Ne pas l’affermer
Ce livre est une belle surprise. Rien que d’avoir l’objet dans les mains, j’étais content. Le papier de la couverture est légèrement granuleux, brut, soyeux aussi, un vrai plaisir pour le toucher.
Le titre est aussi une réussite, je n’arrêtais pas de lire « mon corps de femme » sur la couverture, quand bien même je l’avais sous les yeux, et je n’avais pas tort, car il est bien question du corps des femmes dans ce recueil de poésie, tout comme il est question de corps de ferme, de corps dans les fermes, de corps fermes, sauf quand ils se relâchent.
Mon corps de ferme parle d’agriculture, d’élevage, de cochon, de génisse, de l’éducation des filles de ferme, de la Bretagne et de ses succès de productivité, de la FNSEA et de cancer de la peau, des fermes laitières, de l’abattage. C’est étonnamment direct, parfois sans fioritures, et souvent la musicalité nous emporte, de même que la rudesse de ce monde nous met des taquets et nous file le bourdon, pas celui qui vole, mais celui de l’église d’à côté, où tous les dimanches on se recueille.
« L’église en granit humide enfumée par l’encens
enjoint : aime ton prochain comme toi-même
Utilise le martinet, les orties, au besoin »
Aurélie Olivier raconte un monde qu’elle a bien connu, dont elle a réussi à s’éloigner tout en restant collée à cette réalité ( « s’éloigner d’une ferme laitière n’est pas y échapper » ), elle nous parle de la condition des agriculteurs, des suicides deux fois par jour, de la course pour produire toujours plus, de la maladie qui s’ensuit.
« Au fur et à mesure des années je choisis sans choisir
de partir pour mettre fin aux malédictions
qui se répètent de génération en génération »
C’est un livre moqueur, ironique, désabusé, mais c’est aussi un regard de colère sur un monde perdu, qui s’est perdu lui-même, qui a couru sur la voie de la modernité et qui maintenant ne comprend pas bien ce qui lui arrive, noyé sous les dettes et les bilans médicaux déprimants. C’est un livre chaleureux, plein de compassion pour ces hommes et ces femmes courageux, durs à la tâche, qui auraient mérité une vie plus facile, moins bornée, moins attachée à la terre.
C’est un livre qui parle d’elle, Aurélie, de la Bretagne agricole, et de nous tous, bien sûr. C’est un livre à lire.
« La ferme me lâche
Je sors de taire »
François Muratet
Mon corps de ferme, Aurélie Olivier, Edition du commun, novembre 2022
Illustration : Mon corps de ferme 1 – Photo © Gina Cubeles 2026