Dans une grande métropole d’Autriche ou d’Allemagne, la rue de la Lande est une une rue parmi tant d’autres. Entre ses commerces menacés par la spéculation immobilière – un restaurant, un bar, une boulangerie, les services de la mairie, un magasin de fleurs, une maison de retraite – la vie suit son cours, faite de mini obsessions, de routines et de préoccupations fugaces.
« Un peu plus ils nous mettaient une baraque à frites à la place du marchand de charbon. Saucisses grillées et tout le tremblement. Comme si les gens ne mangeaient déjà pas assez. L’absorption de nourriture nuit aux facultés de réflexion. C’est scientifiquement prouvé. C’est lié aux masticateurs et aux connexions nerveuses avec le cerveau. On ne peut pas mâcher et penser en même temps. L’organisme est un tout, rien ne fonctionne isolément. Quoi qu’il en soit, le propriétaire n’a pas voulu des frites. Au lieu de quoi on aura des livres d’occasion. De vieux bouquins poussiéreux. Pourquoi pas. »
La fleuriste mélancolique écrit des lettres d’amour sans jamais les envoyer, une vieille dame, dans la maison de retraite Lueur du Soir- la bien nommée -, s’éteint doucement tandis que sa nièce s’est installée dans son appartement. À tour de rôle et à la première personne, les habitants nous racontent des histoires où se mêlent épisodes de guerre mythifiés; trahisons, espoirs, luttes quotidiennes et bonheurs ténus. La vérité est éparpillée, recomposée par chacun selon ses souvenirs ou ses désirs. Les personnages partagent des murs, des rumeurs et des drames, rarement une véritable proximité.
« Cette année, on meurt plus. Allez savoir pourquoi. C’est peut-être à cause du temps. (…) Mon heure préférée, c’est entre trois et quatre. On a le silence et l’obscurité dans les couloirs, sauf au-dessus du 14, où le voyant reste activé. Madame Szevkovic dit que, pour dormir, elle a besoin de savoir la petite lampe allumée. Pourquoi pas. Bien couchés dans leur lit, ils voguent, chacun seul à bord, sur l’insondable mer noire des benzodiazépines. »
Médecin, commerçants, SDF, futurs SDF sous forme de locataires menacés d’expulsion, propriétaires apeurés ou exploiteurs sans vergogne, simples quidams… la rue est le centre d’où partent dialogues, monologues, lettres, plans ou autres, formant une mosaïque d’expériences variées, parfois conflictuelles, qui racontent la complexité de l’existence urbaine. La mémoire collective est fragile et fluctuante, souvent nourrie de rumeurs ou de blessures non cicatrisées.
« La rue de la Lande, qui était la rue 23 du plan d’urbanisme Winterleitner, fut, en 1839, rebaptisée d’après une lande de buissons ras, encore située extra-muros à l’époque. En la parcourant d’est en ouest ou en sens inverse, vous serez sans doute frappé par un certain manque d’unité. C’est qu’au tournant du siècle, dans les quartiers ouvriers qui s’étendaient à une vitesse fulgurante, on a privilégié la construction rapide de logements bon marché aux dépens de l’harmonie de l’ensemble. Le tissu urbain a été morcelé tant et plus, l’ouvrage carrément bâclé. Deux guerres et les aberrations architecturales des décennies suivantes ont achevé de donner à la rue de la Lande son aspect actuel. Lequel pourrait aussi, avec un peu de bonne volonté, être qualifié de « caractère » ou de « personnalité ». À force de regarder les choses, on trouve parfois derrière toute façade une beauté si bien cachée qu’elle dépasse notre imagination. »
Kits Hilaire
La Rue, de Robert Seethaler, traduction d’Élisabeth Landes, Sabine Wespieser éditeur 2026
Illustration : La Rue © Adèle O’Longh 2026