Avez-vous vu Soleil Battant de Clara et Laura Laperrousaz ?

Un petit quatuor très carte postale au début, la mère, Iris, le père, Gabriel, et leurs jumelles de six ans, Emma et Zoé, vont passer des vacances dans la maison de famille du père, d’origine portugaise. Les fillettes n’y sont jamais venues. On apprend assez rapidement qu’Iris et Gabriel ont eu une fille avant les deux petites, qui est morte noyée à deux ans ici, au Portugal.

Enchâssée dans les paysages solaires de l’Alentejo, cette histoire relate, plus encore que le deuil d’une enfant, la façon dont cette petite morte occultée, Lila, va peu à peu prendre sa place dans le régime familial, à l’issue d’une crise où les lignes vont peu bouger mais où finalement, c’est la parole de la femme et surtout celle des enfants qui va raconter l’histoire, et l’insérer dans cette saga familiale qui l’avait effacée. Si bien que ce film intelligent et délicat pose toutes les questions qui découlent non seulement du deuil, mais de la place des morts dans la famille, et du statut tâtonnant des parents orphelins de leurs enfants perdus.

Pour des raisons difficiles à élucider tant ce deuil est majeur, bien plus que celui qui nous fait perdre un ascendant, il n’existe aucun mot, ni dans le vocabulaire juridique, ni dans le vocabulaire courant, pour désigner un parent qui a perdu un enfant. On peut être veuf, veuve, orphelin, mais la perte d’un enfant, comme d’ailleurs celle d’un frère ou d’une sœur, demeure indicible. C’est à cet indicible que le film s’attaque avec une grande simplicité et une sincérité qui vient du fait que les sœurs Laperrousaz, comme elles le reconnaissent, puisent dans leur histoire familiale.

Les deux petites filles, Emma et Zoé, ne peuvent pas avoir de chagrin ni ressentir de manque, puisqu’elles sont nées après la mort de Lila. Mais elles sont très fusionnelles avec leur mère et ne peuvent pas être exemptes de sa peine et de son désarroi. Iris a décidé de prendre le taureau par les cornes, c’est-à-dire de se confronter à un chagrin qu’elle n’a jamais laissé se déployer. On comprend au fil du récit que c’est elle qui a décidé de revenir dans l’Alentejo, pour revoir les lieux et les protagonistes du drame, et probablement aussi pour retrouver la tombe de sa fille. Gabriel, quant à lui, en est resté au stade de la rage, de la rancune et du déni. Il a préféré recommencer à zéro, et acter la disparition de Lila en liquidant aussi les lieux, les circonstances et les témoins de sa mort. Sauf qu’il n’était pas présent sur les lieux du drame, au contraire de sa femme. Et, a-t-on envie d’ajouter, qu’il ne l’a pas portée dans son ventre ni mise au monde. On le voit d’ailleurs, bien que ses filles l’adorent, c’est à leur mère qu’elles sont viscéralement reliées.

Le couple est très fusionnel, et assez classiquement asymétrique : Gabriel est un médecin qui semble extrêmement bien gagner sa vie, et Iris, comprend-on, a renoncé à son boulot de kiné pour se consacrer aux enfants et à son époux. Douce et enveloppante, on la découvre aussi déterminée mais plus ou moins infantilisée par ce conjoint très amoureux qui ne cesse de lui donner des ordres, de tout déterminer de façon assez cassante, et a manifestement décidé tout seul de ce que devait devenir la petite morte Lila ainsi que tout le passé qui s’y rattache. Il est, pourrait-on dire, prisonnier de son rôle et de sa fonction de chef de famille, et n’a que peu de retours sur les autres ainsi que sur lui-même. Mais en raison même de sa rigidité générique, c’est aussi celui qui manifeste le plus de détresse, d’agressivité, de refus de se confronter à la réalité du temps qui passe. Chez lui le deuil reste violent, incompréhensible et effrayant, ce n’est même pas une question à régler, c’est un point aveugle un angle mort. Et malgré l’abus qu’il y a à régenter jusqu’au deuil d’autrui, et à faire porter à tout une chacune la responsabilité d’un drame manifestement dû au hasard beaucoup plus qu’à l’inconséquence ou la malveillance, malgré sa violence et son despotisme, il semble le plus en danger. Car si pour lui le problème reste celui de ce deuil refusé, pour sa femme, qui elle assume son chagrin et invite la petite morte dans des rituels partagés avec ses filles, c’est de plus en plus lui le problème.

Dans cette longue traversée de la crise familiale qui frise plusieurs fois le drame et ne laissera personne indemne, celui qui se sent le plus coupable ne cesse de chercher des coupables et de les charger comme des transpalettes. Mais la question du deuil est-elle vraiment celle-ci ? Et à réveiller une peine impossible à résoudre, à recouvrir de déni le mystère terrifiant de la mort, ne risque-t-on pas, cette fois de façon délibérée, d’entrer dans des zones dangereuses où elle pourrait s’inviter de nouveau ? Le film, commencé de façon idyllique, passe par toutes les convulsions que nécessite une reconfiguration familiale. La douce Iris était un pilier, mais ce pilier, en l’absence de soutien, finit par être emporté. Et après ?

Gabriel est confronté à tout ce qu’il a refusé de regarder en face. Comme toujours, la voix de la sagesse sortira de lèvres enfantines, pour lui exposer ce qu’impliquent tous les choix qu’il a fait par défaut, et c’est en leur répondant qu’il s’expliquera à lui-même ses propres réactions. Les morts existent d’autant plus puissamment qu’on leur refuse l’existence. « Lila ne peut pas vous protéger, elle est morte. » dit Gabriel à ses filles à un moment du film. C’est pourtant Lila qui ravive jusqu’à un dénouement provisoire le chagrin, ce monstre qui engloutit tout, c’est Lila qui défait ce couple mal équilibré pour le réassortir sur des bases plus complètes, sinon plus solides, mais il n’y aura plus de non-dits. Gabriel ne croit pas aux anges. Au bout du compte, la question sera de celles qui n’ont pas à être tranchées. Car si Lila n’est pas au ciel, où est-elle ?

On peut saluer la photographie de Vasco Viana, ce film est un véritable hymne à l’Alentejo, dont les étendues blondes traversées de grandes étendues d’eau, les courbes amples, les déroulements de savane, tantôt d’une beauté réconfortante, tantôt d’une immensité angoissante, donnent un souffle gigantesque à cette histoire. On peut éprouver de la gratitude envers les deux sœurs Laperrousaz pour avoir traité ce sujet casse-gueule avec autant de subtilité et de franchise. Les petites Océane et Margaux, qui jouent Emma et Zoé, sont très bien dirigées et pleines de naturel. Une grande partie de l’histoire est vue à leur hauteur, mais un des aspects remarquables du film est d’englober leur monde enfantin dans les souffrances des adultes, de telle façon que leur point de vue est toujours reconnu et qu’elles sont à la fois protégées et écoutées. Gabriel, superbement interprété par Clément Roussier, dont le visage expressif passe de la plus tendre douceur à la plus obtuse dureté, écoute d’ailleurs davantage ses filles que sa femme. Quant à Ana Girardot, elle irradie littéralement à l’écran, bien que son personnage soit plutôt retenu et introverti.

Lonnie