Voilà un roman ébouriffant qui vous laisse sur le cul, et dont l’autrice, au moment où elle l’a écrit, avait seize ans, dix-neuf quand il est paru. Il relate les aventures de Liborio, un gamin mexicain qui réussit à passer la frontière et à s’installer aux États-Unis, où il persiste à poursuivre les rêves nés de l’autre côté. Et la vie n’est pas facile de ce côté de la frontière, pour le jeune Indien en butte au racisme débridé d’une grande partie des personnes dont il croise la route.
Le roman s’ouvre sur une bagarre plutôt chienne, car Liborio joue facilement des poings, bien que ce soit manifestement un gringalet. Il se referme sur une autre bagarre, mais celle-là est parfaitement encadrée et codifiée, puisqu’il s’agit d’un match de boxe. Liborio, qui a la rage au ventre, n’en est pas moins un cœur d’artichaut, il tombe amoureux sans fard et sans limite, comme l’enfant frustré d’amour qu’il est encore, de la belle Aireen. Il travaille, après d’autres emplois de misère, dans une petite librairie tenue par le Boss, et avale les bouquins le soir, en secret, en y laissant des traces de doigts.
Les aventures de ce petit gueux calamiteux et attachant sont dans la tradition ancienne des romans picaresques, une suite d’épisodes qui s’entrechoquent comme ses pensées, à cent à l’heure et en faisant les pires acrobaties et pitreries. Mais ce qui tient du prodige, c’est la langue incroyable dans laquelle l’histoire est racontée à travers la bouche, les pensées – ou la plume — de Liborio lui-même. Mention spéciale au travail formidable de la traductrice : ellipses, torrents d’insultes, néologismes, métaphores à l’arrache, images invraisemblables, argot et spanglish, la parole s’échappe de lui à grands jets, trépidante, bariolée, survoltée. Ainsi le premier match de boxe où Liborio, jamais à court d’embrouilles, est censé jouer les punching-balls, car lors des dérouillées précédentes des entraîneurs de boxe, les malheureux, ont remarqué que s’il n’avait pas les poings dans ses poches, il encaissait comme personne. À court de victimes, ils l’envoient se faire massacrer à l’entraînement de leur poulain :
« …Cette saloperie de Crazy Dingo prend son élan et balance un nouveau crochet puissantissime, destructor. Je vois son poing s’approcher comme un projectile atomique, évaporant l’air sur son passage ; on dirait une comète de lumière, de feu. J’ai les pattes qui font direct un bond en arrière, en mode automatique, sans réfléchir, comme si mes cellules étaient devenues de microscopiques ressorts activés par le feu ; je rassemble toutes mes molécules et lui envoie un coup de poing en plein sur son propre gant.
Zouuuum !
Les deux poings entrent en collision à vitesse lumière. Rageux. En fusion. On donne tout parce qu’on sait qu’y aura pas de lendemain. Les lendemains, ça existe pas dans la castagne. Et là, à cet instant précis, je sens son poignet se briser, millimètre par millimètre, cellule par cellule, comme une chaîne qui saute à cause du maillon le plus faible. Je vois la chair de son poignet se gonfler comme un ballon quand il heurte mon poing, puis se dégonfler comme si on l’avait crevé. Un éclat d’os de son poignet se retrouve à l’air libre et son bras en entier s’effondre comme mort, sans fil, épépiné. »
Cette furieuse logorrhée constellée de trouvailles stylistiques nous embarque et ne nous épargne aucune des tribulations de Liborio, bien conscient que dans la vie il accumule les revers (« …Je suis une pauvre tache qui navigue au milieu du Merdistan… » ) mais jamais découragé, s’il lui arrive d’être désespéré. Et pour chaque coup du sort il reçoit aussi un sourire du destin : quand ses appuis lâchent d’un côté, il y a toujours quelqu’un pour le rattraper au bord du gouffre. Les scènes s’enchaînent et remettent la sauce : des millions de vues sur internet des castagnes et des combats de Liborio, une journaliste folle comme une chèvre mais qui a les yeux en face des trous, une petite fille en chaise roulante rouge avec des bords jaunes, Naomi, qui devient sa meilleure supporteuse, des boxeurs de tous acabits, un entraîneur choisi, une bienfaitrice capricieuse qui se toque de lui comme d’un fétiche. Et les livres, de la librairie du Boss à la bibliothèque du foyer, sur lesquels Liborio a des avis tranchés, car il lit tout sans trouver ce qu’il cherche. Il transmettra sa quête à Naomi.
Aireen a un grand-père peintre qui ne peint plus et qui ne sort plus non plus. Après avoir été très proche de Liborio, elle disparaît de sa vue, mais pas de son cœur. Puis réapparaît, puis s’efface, et à travers tous les rebondissements de sa vie Liborio garde le fil conducteur qui le relie à elle, comme un rêve qui sans se réaliser jamais peut-être l’aide pourtant à gravir la pente vers son avenir improbable. Au foyer où il vit, il devient une véritable providence.
Et au fur et à mesure que le temps avance, que Liborio trouve sa place et sa famille, le style explosif s’apaise, devient plus fluide, moins brillant, moins pétaradant. Qui a encore besoin de frimer ? Cette progressive transformation de la hargne en simple vivacité, de la maffre abyssale vers la possibilité d’une vie, des éblouissantes acrobaties stylistiques vers un style simplement vivant et imagé, c’est toute la cohérence mais aussi la maîtrise de cet incroyable roman qui se déploie dans toutes les directions, avec sa logique propre.
Depuis 2015, Aura Xilonen n’a plus écrit, à ma connaissance. C’est peut-être un de ces bouquins-comètes d’adolescence qui illuminent la littérature de leurs feux dispersés…
Lonnie
Gabacho, roman mexicain de Aura Xilonen, traduction Julia Chardavoine, ed. Liana Levi, 2016