Il serait exagéré de dire que Tom, qui semble avoir une douzaine d’années, et sa très jeune mère Joss coulent des jours faciles dans leur mobil-home en bordure de forêt, mais ils paraissent, au début du film, assez satisfaits de ce duo où ils se protègent réciproquement et prennent soin l’un de l’autre. Un peu de braconnage (le film s’ouvre sur la capture d’une perdrix grise) et de maraudage dans le potager voisin d’une vieille châtelaine améliorent leur quotidien. Joss travaille en horticulture en attendant de passer son examen d’aide à la personne, et Tom est très bon élève à l’école. On comprend que cette jeune femme, dont le parcours scolaire a été bouffé par la maternité, fait tout pour s’en sortir et pour que son enfant grandisse dans les meilleures conditions possibles. Et on comprend tout aussi rapidement qu’elle est un morceau de choix pour tous les mecs qui traînent alentours le vague à l’âme de leur bite, pour le dire crûment. Elle ne jouit pas de beaucoup de latitude dans son quotidien sans compagnon fiable, mais elle assume bravement ses responsabilités. Cependant, elle marne, et aspire à vivre un peu plus normalement, dans une maison, avec un vrai travail. Et puis elle est jeune, et il est manifeste qu’elle s’ennuie aussi, qu’elle a besoin de sortir un peu. Or sortir, dans le coin reculé où elle se trouve, c’est aller au rade du coin, où la seule distraction, hormis le baby-foot, est une aventure d’un soir. L’unique moyen de locomotion de la mère et du fils est un vélo, bucolique par beau temps, mais certainement galère sous la pluie, dans le froid et le vent.
Tom, lui, est encore un enfant. Il manque effectivement de commodités matérielles, mais il a la forêt, la rivière où il pêche des écrevisses, la beauté de la campagne alentours, et sa mère qui n’a que lui. Jusqu’à ce que, comme dans les contes, un élément perturbateur vienne briser le ronron de leur existence en la personne de Samy, un jeune homme qui rôde autour du mobil-home et s’y introduit même, lors de leurs absences ou à la nuit, lorsqu’il les pense endormis. On comprend vite que Samy est le père de Tom, et tout aussi vite qu’il ignorait totalement cet état de fait (« C’est qui ce môme ? » et un peu plus tard « je savais pas que… » lors de la scène de leurs retrouvailles, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle se passe mal).
Si Tom s’est posé des questions auparavant sur son père, elles n’ont pas l’air de l’avoir torturé jusque-là. Mais l’irruption de Samy éveille sa curiosité, et le voilà avide de connaître l’histoire de sa naissance. Les rapports se tendent entre la mère et le fils : elle remonte comme une pendule contre ce sale type qui lui avait promis monts et merveilles pour tomber lors d’un braquage minable et la laisser se débrouiller avec son ventre, lui, d’abord très hostile, mais peu à peu apprivoisé par Samy, qui cherche assez maladroitement à prendre sa place au sein de leur petite famille, d’abord comme compagnon de Joss à qui il n’a pas renoncé, puis comme père de Tom.
Les choses se compliquent encore lorsque Tom, allant piquer des légumes dans le potager de la châtelaine, la trouve sans connaissance dans sa serre. Il appelle alors les secours et se charge de prendre soin des chiens et des chevaux de la vieille dame, sans le raconter à sa mère. On comprend pourquoi, quand il finit par lui en parler : elle ne le croit pas.
Il va aussi voir Madeleine à l’hôpital, où elle veille sur ses chiens.
Quand Joss veut récompenser Tom pour avoir eu d’aussi bonnes notes à l’école, il dit qu’il voudrait un animal. Elle répond : « Qu’est-ce que tu racontes, y’en a plein ici des animaux, des mouches, des oiseaux, des lapins… » à quoi il lui répond qu’il aimerait bien avoir un chien. Elle finira par lui offrir… une poule.
Tout le film est à l’avenant, tendre et décalé. Tom paraît être le plus sensé, avec Madeleine, qui certes a besoin qu’on s’occupe d’elle, mais a aussi pas mal de choses à transmettre, qui vont de la culture potagère et la cueillette à la réalisation de patrons et à la couture. Elle joue le rôle de médiatrice : c’est par son intermédiaire que Samy arrivera, petit à petit, à rentrer dans les bonnes grâces de Joss. Non sans mal, car elle est assez ulcérée, elle qui s’est débrouillée comme une guerrière alors que monsieur glandait en zonzon, de la facilité avec laquelle Tom lui offre son cœur, à lui qui n’a jamais été là.
Mais maintenant, il a un travail, et en effet : le voilà chauffeur de corbillard, tiré à quatre épingles, et son élégant costard noir ferait presque oublier ses cicatrices au visage et ses doigts tatoués.
Samy, incarné avec une grande spontanéité par Félix Maritaud, se distingue par sa maladresse prodigieuse dans les rapports humains. Il est touchant de naïveté et d’obstination : il aime Joss avec un entêtement de gamin et ne comprend pas qu’elle ait un chouïa de rancœur envers lui. De surcroît, il a du mal, comme elle, à modérer son agressivité, ce qui rend la plupart de leurs rencontres explosives. Jusqu’au moment où Tom arrive à obtenir de sa mère qu’elle vienne le voir dans un lieu neutre — les pompes funèbres où il travaille — et, à ce moment-là, ils se montrent comiquement guindés (« Bonjour Jocelyne », « Bonjour Samuel »).
Tanguy Mercier joue le rôle de Tom avec beaucoup de finesse. C’est un enfant ouvert et serviable, mais aussi secret, contemplatif. Il vit dans un monde d’adultes, et semble pourtant percevoir que sa mère, au contraire de lui-même, n’a pas eu grand monde pour veiller sur elle. On a l’impression que c’est le seul à vraiment se rendre compte de la beauté de l’endroit où il vit, à voir les choses.
Madeleine, la vieille châtelaine incarnée par la regrettée Claudine ACS, épie depuis le début du film — et on suppose depuis des années — les irruptions de Tom dans son potager. Elle ne se signale pas, on voit bien que les chiens le connaissent, qui ne disent rien. Son malaise la fait sortir de l’ombre : on ne sait trop si elle en est contente. Sauvée de la sollicitude institutionnelle par une opération commando de Tom et Samy, elle réintègre son royaume, mais avec la nécessité d’être accompagnée, mission dont se charge l’enfant. Joss, la première fois que Tom passe un week-end avec son père, le remplace auprès de la vieille dame, mais elle s’énerve en n’arrivant pas à lire l’ordonnance. Elle lui dit tout de go, après lui avoir asséné que « Quand on est vieux, on a besoin de quelqu’un qui s’occupe de nous, c’est comme ça, va falloir t’y faire parce que ça ne va pas aller en s’arrangeant » : « T’as de la chance parce que c’est ce que je veux faire moi, de l’aide à la personne ». La vieille lui répond avec beaucoup de bon sens : « Bah si tu veux faire de l’aide à la personne, commence par être aimable. »
Il est vrai que Joss, superbement incarnée par Nadia Tereszkiewicz, qui crève l’écran, est un véritable chat sauvage. Les difficultés qu’elle rencontre lui mettent les nerfs en pelote, qu’il s’agisse de l’accord du participe passé ou de l’inclination que montre son fils pour son père. Au moment où Madeleine la remet dans les clous, elle s’exaspère de ne pouvoir lire l’écriture du médecin. Obstacle qui sera franchi par une visite chez le pharmacien, un bellâtre qu’on lui a conseillé dans l’optique de la sortir de la mouise, mais qui se montre si minable au lit qu’elle lui donne son congé sans hésitation. Cependant, elle ne se prive pas d’aller le ridiculiser dans son officine, sous le prétexte de déchiffrer la fameuse ordonnance.
Il faut dire que les amis de Joss sont plutôt des boulets que des amis, qui ne lui proposent que des plans pourris, comme le pharmacien, ou de servir de cobaye aux labos.
Ce film est fin et émouvant, tendre et empathique, et on passe un excellent moment avec ces quatre personnages dans ces décors majestueux, qu’il s’agisse de la forêt ou du château. Tout est bien qui finit bien, pour une fois, autour d’un gros chagrin, car la vie ne donne rien qu’elle ne compense par une lourde perte.
Lonnie