Illustration : Lolita © Adèle O’Longh 2026

Lire Lolita à Téhéran
d’Azar Nafisi

Zulma a la bonne idée de rééditer le roman autobiographique d’Azar Nafisi, publié en 2004 chez Plon. Depuis la première édition, les massacres, les tortures, et les viols systématiques de prisonnières se sont succédés dans la République islamique d’Iran. En 2025, l’actrice Golshifteh Farahani, qui incarnait, fort justement, Nafisi dans l’adaptation cinématographique d’Eran Riklis, dénonçait, tout aussi justement, à la cérémonie des Césars, le silence qui entourait l’assassinat, en deux jours, de plus de 45 000 manifestants pacifiques par le régime iranien. Lire Lolita à Téhéran nous parle d’étudiantes qui se réunissent en cachette chez leur professeure pour analyser des livres interdits — à l’aune souvent de leur propre expérience.

« C’est étrange, a-t-elle dit, mais certains critiques semblent traiter les livres de la même façon que Humbert traite Lolita. Ils ne voient qu’eux-mêmes et ce qu’ils veulent voir (…) Je parle des censeurs et de certains journalistes (…) L’ayatollah Khomeini traite la fiction de la même manière qu’il nous a traitées quand il nous a transformées en produits de son imagination (…) »

Dans une interview de 1975 pour l’émission Apostrophe, Bernard Pivot, le pape de la critique littéraire télévisée de l’époque, demande d’un air égrillard à Vladimir Nabokov s’il n’est pas fatigué d’être toujours ramené à son roman Lolita et à son héroïne — qu’il qualifie d’adolescente perverse. Nabokov, sans se laisser interrompre par un « Oh ! » goguenard de Pivot suivi de petits ricanements, s’insurge avec force : « Lolita n’est pas une adolescente perverse, c’est une pauvre enfant dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde Humbert. » Et d’expliquer que ce personnage de nymphette, créé en 1955, a subi une « dégradation infecte dans l’esprit du grand public. » Il rappelle que Lolita est une fillette de douze ans, et que c’est « l’imagination du triste satyre qui fait une créature magique » de cette petite écolière américaine banale, que c’est le « regard maniaque d’Humbert qui crée la nymphette ». Il ajoute, avec un dégoût non dissimulé, que c’est là l’aspect essentiel de ce « livre singulier qui a été faussé par une popularité factice. »

Lolita, en plus d’être un livre extrêmement bien écrit, est, à mon sens, le meilleur roman traitant de la pédocriminalité vue de l’intérieur. Ce n’est pas pour rien que Neige Sinno, dans Triste Tigre, y fait une référence constante, ou que Vanessa Springora, qui a été la « nymphette » de Gabriel Matzneff, dit se sentir la « petite sœur littéraire » de Lolita. Il faut une dose aiguë d’hypocrisie ou d’aveuglement, aussi fantasmatique que totalitaire, pour le lire autrement.

Et c’est de cela qu’il s’agit dans Lire Lolita à Téhéran. Totalitarisme, fantasmes, passage à l’acte systématique.

« La terrible vérité de l’histoire de Lolita n’est pas le viol d’une fille de douze ans par un vieux dégueulasse, mais la confiscation de la vie d’un individu par un autre. »

Les jeunes femmes qui se retrouvent, au péril de leur vie, au club de lecture clandestin tenu à son domicile par leur professeure, qui ne peut plus enseigner à l’université, ne s’y trompent pas. Quelle personne serait devenue cette enfant si elle n’avait pas été massacrée, si sa vie n’avait pas été détruite dans l’œuf par Humbert Humbert ? Sommes-nous Lolita ? Se demandent-elles. Avons-nous, nous, une existence en dehors des fantasmes de vieux satyres ? Sommes-nous condamnées à vivre éternellement prisonnières de leurs visions mortifères ? 

« (…) Nabokov nous avait vengées du solipsisme de nos tyrans. (…) Ils avaient essayé de façonner les autres selon leurs rêves et leurs désirs, mais, à travers ce portrait de Humbert, Nabokov a dénoncé tous les solipsistes qui s’emparent de la vie des autres. »

Dommage que Vladimir Nabokov n’ait pas eu l’occasion de lire le roman d’Azar Nafisi, lui qui a tant souffert des violences faites à son livre. Il en aurait été apaisé.

Kits Hilaire

Lire Lolita à Téhéran d’Azar Nafisi, Zulma, 2026

Illustration : Lolita à Téhéran © Adèle O’Longh 2026