Luz © Adèle O’Longh 2026

Luz ou le temps sauvage
d’Elsa Osorio

L’originalité de ce roman enraciné dans une histoire encore saignante par ses conséquences, celle de la dictature militaire en Argentine entre 1976 et 1983, est de constamment brouiller les lignes humaines, mais pas l’Histoire. L’Histoire, tout le monde la connaît : celle d’une classe de militaires fascistes ultra-catholiques qui s’était donné pour mission d’exterminer littéralement toute opposition. Le nombre de disparus, l’usage systématique des exécutions sommaires et de la torture, le régime de terreur, l’enlèvement des bébés d’opposantes ensuite exécutées pour les confier à des familles de la junte, la résistance des femmes, les mères de la place de mai dès 77, mais aussi, se référant à ces enlèvements, des grands-mères à la recherche de leurs petits-enfants orphelins et confisqués par les militaires.
C’est par cet angle qu’Elsa Rosario va évoquer l’époque de la dictature, de façon complètement atypique. Car si les exactions, la violence et le sadisme revendiqué du fascisme ne font aucun doute et sont d’ailleurs richement documentés, les incarnations humaines de ces camps irréconciliables sont beaucoup plus équivoques, et il n’y a pas de pion humain qui n’ait ses ambiguïtés, dans un sens ou dans l’autre.


Le récit se construit autour de Luz, jeune femme née en 1976 d’une jeune Montonera, l’opposition la plus structurée à la dictature de l’époque. Mariana, la fille d’un officier responsable de la répression, Alfonso Dufau, perd à la naissance son petit garçon. Au même moment, dans un autre hôpital, Liliana, une jeune opposante emprisonnée, met au monde une petite fille. Dufau décide de mettre à profit le fait que sa fille, inconsciente, n’a pas vu l’enfant pour lui substituer la fillette.
Mais l’affaire se complique : un tortionnaire de bas étage sous les ordres de Dufau, la Bête, a déjà programmé d’offrir l’enfant à sa compagne, Miriam, une folklorique cagole dont c’est devenu l’obsession depuis qu’elle a perdu, au fil d’avortements clandestins, sa capacité à enfanter. Il a même déjà rempli l’acte de naissance de l’enfant avec le nom de sa mère projetée : Miriam Lopez. Miriam est obsédée par l’enfant, c’est toute l’ambition de sa vie, elle mène la Bête par le bout du nez malgré sa cataclysmique violence et a plus ou moins décidé de s’acheter une conduite.
Miriam rêvait d’être mannequin pour fuir son milieu minable, elle est devenue putain de haut vol. Elle jouit d’un appartement princier dans lequel elle vit avec la Bête, auquel elle est attachée en fonction du pouvoir qu’il a de réaliser ses rêves – car par ailleurs c’est un minable social. Elle est experte dans l’art d’utiliser les attributs dont l’a richement dotée la nature pour arriver à ses fins. Il y a peu de descriptions physiques dans ce roman, mais on sait que Liliana est blonde et a d’invraisemblables yeux verts, et que Miriam est grande, brune, et d’une stupéfiante beauté. Mais elle n’est pas que belle, elle sait bouger, elle est pleine de feu et son érotisme tactique et offensif lui ouvre toutes les portes.
Et c’est ici que les frontières se brouillent : on s’aperçoit qu’Eduardo, l’époux falot de Mariana, issu de la riche bourgeoisie terrienne, ignore l’étendue des exactions dont est responsable son beau-père, et qu’à vrai dire il s’en soucie peu : il ne veut que le bonheur de sa femme. C’est lui, et non Mariana, qui a envie d’un enfant. De même, la politique est le cadet des soucis de Miriam, qui ne songe qu’à réaliser ses rêves personnels. En revanche, Mariana et surtout sa mère Amalia, redoutable marionnettiste, sont d’inflexibles partisanes de l’ordre des cimetières. Le pouvoir dont elles disposent est aussi démesuré que secret, car rien ne tient dans l’ordre fasciste sans une dévotion familiale à toute épreuve aux héros, lequel n’existe que dans les yeux des femmes, filles, mères. Il suffit de bien jouer sa partition pour disposer de cette machine de guerre, un homme de pouvoir qui fait vos quatre volontés pourvu qu’on lui laisse l’apparence de la décision.

Dans le roman d’Elsa Rosario, il n’y a pas de victime anéantie, pas non plus de tortionnaire tout-puissant. Les pires salopards sont le jouet des conseils avisés, dans le cas d’Alfonso, ou des charmes, pour la Bête, de compagnes déterminées, et même la plus écrasée, la plus vaincue, Liliana, conserve le pouvoir de la haine indescriptible qu’elle arrive à faire passer dans ses regards, la haine, et non la peur.

Les héros de l’histoire, au bout du compte, ne sont pas ceux auxquels on aurait pu s’attendre, déjouant les scénarii qui voudraient que les bonnes causes soient le fait des braves gens, tandis que les mauvaises ne rassembleraient que les salauds. De salauds et de salopes revendiquées il n’y en a en somme que quatre, et de héros ou d’héroïne que deux, les plus inattendus. L’histoire est une belle broyeuse qui n’officie que dans les brumes les plus épaisses, et ne pas voir ce qui crève les yeux est une des compétences les plus répandues du genre humain.

On est dessillé par l’amour, qui tient une place de choix dans ce roman, ou par l’amitié. Personne ne se réveille tout seul, ni par la foi d’injonctions péremptoires, mais en ressentant au plus profond les douleurs et l’injustice.

Le roman est construit sur trois périodes qui forment ses trois parties : 1976, année de la naissance de Luz, 1983, l’année où se fissure pour l’enfant de sept ans son appartenance à la famille où elle grandit, 1995-1998 où Luz est en conflit violent avec sa mère et son beau-père Daniel, où elle rencontre Ramiro, un fils de disparu, et où ayant mis au monde leur fils Juan, elle est la proie de ce qu’on appellerait aujourd’hui une violente angoisse transgénérationnelle et se met à chercher fébrilement ce qui concerne ses origines, jusqu’à les retrouver.
Les fils sont ténus qui mènent à Liliana Ortiz, ainsi s’appelait-elle, mais ils finiront par être assemblés.
Malgré cet agencement logique, la narration s’entretisse avec le dialogue que Luz noue avec son père biologique, qu’elle retrouve à Madrid en 1998, dès le prologue. En même temps que le récit se déploie de façon classique, par la voix directe ou indirecte des différents protagonistes, il est entrelardé des échanges à couteaux tirés que Luz a avec Carlos à propos de ces différentes périodes, de ce que sait l’un, de ce qu’a appris l’autre.

Il est assez amusant de retrouver le choc des civilisations entre Liliana, révolutionnaire intransigeante, et Miriam, pute sans la moindre éducation politique mais au cœur grand comme la terre, et des années plus tard entre le pudibond et idéaliste Carlos, qui en somme n’a jamais recherché sa fille, se contentant de gober ce qu’on lui avait dit, qu’elle avait accouché d’un garçon mort-né et était morte d’une infection ensuite, et sa fille Luz qui trouve ces considérations morales déplacées quand ses providences ont justement été son prétendu père Eduardo, dont le courage inouï s’est révélé au fil des années, et Miriam qui n’a pas craint de mettre à plusieurs reprises sa vie en danger pour la retrouver.

– Elle était heureuse, elle ne savait pas encore que l’enfant qu’on lui avait promise allait être emmenée par le lieutenant-colonel.
– Elle était donc heureuse, s’indigna Carlos, quelle salope !
– Cette salope, comme tu dis, a risqué sa peau pour me sauver.

Et quand il est question d’Eduardo :

– Je ne comprends pas que tu puisses justifier ainsi l’attitude de ce fils de pute. S’il a été capable de déclarer comme sienne une enfant volée, arrachée à sa mère, tu ne peux pas dire que…
-J’aimerais que tu m’écoutes jusqu’au bout avant de le juger aussi durement, l’interrompit Luz d’un ton sec. Eduardo a payé cette erreur très cher.

Ces échanges font écho à ceux de Liliana quand elle se retrouve confiée à Miriam le temps que Mariana, tombée dans le coma, se remette, lorsqu’elles élaborent toutes deux des plans d’évasion : Miriam compte sur ses tactiques habituelles, se servir de ses charmes pour neutraliser celui qui les surveille, tandis que Liliana, profondément choquée, préfère un autre scénario.

-… Ce type, quand il me reluque, le foutre lui sort par les yeux. Et toi, ne me regarde pas comme ça, Liliana. Vraiment ma vieille, je croyais que tu étais une révolutionnaire, pas une nonne. Allez, trouve-moi une autre faille dans mon plan. Celle-là n’en est pas une.
– Si tu l’enfermes dans la chambre et qu’il n’en sort pas, la Bête va comprendre tout de suite que tu nous as laissées filer. Tandis qu’avec mon plan…

Et plus loin :

« -… Tu trouves violent que je baise avec Pilón et pas cette orgie d’armes que tu es en train de préparer. Tu ne pourrais pas imaginer quelque chose de plus tranquille ? Si tu fais ce que je te dis, la petite sort seulement avec sa mère et n’assiste pas à des scènes de violence qui plus tard ne la laisseront pas en paix… »

La grande Histoire, en filigrane, s’invite non seulement en toile de fond mais en contexte : les procès des militaires puis la loi d’amnistie en Argentine, et la reprise des procès en Europe, et en l’occurrence, au moment où Luz retrouve son père biologique, en Espagne.

Paradoxalement, tous les personnages secondaires, Dolores, Javier, le frère d’Eduardo, et sa femme Laura, mais aussi Ramiro et Franck, sont essentiels dans le récit, qu’ils ponctuent comme de bonnes étoiles. Et s’il y a quelque chose qui définit la frontière indécise entre le bien et le mal, elle semble passer par la capacité à être ému par un bébé, de trouver précieuse la fragilité, des enfants, de l’amour, la capacité à s’ouvrir à l’autre, à être capable de l’écouter et de le soutenir même quand on ne le comprend pas. Les deux hommes qui font preuve de cette ouverture, Franck et Ramiro, et celui qui est profondément ému par la petite fille qu’est Luz au point de commencer dans son enfance une quête qu’elle reprendra à l’âge adulte, Eduardo, apparaissent ainsi comme les anti-héros de cette notion fasciste de la virilité, la capacité à écraser, faire taire, dominer. Cette opposition se retrouve dans la façon dont sont décrits l’amour physique et la torture, dont s’opposent une fusion bienheureuse et la séparation la plus féroce entre deux corps dont l’un use de cruauté sur l’autre.
Et tout le roman, qui déploie les difficiles évolutions de chacun par temps de dictature, chante aussi les liens profonds et chaleureux qui unissent les adultes aux enfants, les enfants aux vieillards, en une indestructible chaîne de fleurs. Je dois reconnaître que je l’ai terminé les larmes aux yeux.

Lonnie

Luz ou le temps sauvage, Elsa Osorio, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry pour les ed. Métailié, 2000 (ed. originale A veinte años, Luz, 1998).

Illustration : Luz © Adèle O’Longh 2026