Ce film délicieux raconte l’histoire de Nikos, fils plus très jeune d’un vieux tailleur établi dans le centre d’Athènes dont les affaires, avec la crise, périclitent. Dès le début on est plongé dans son univers décalé en même temps que dans l’esthétique de cette comédie élégante et minimaliste. Nikos et son père vivent dans les outils du tailleur, ciseaux, machines à coudre, épingles, grands patrons en papier kraft soigneusement classés.
Les plans sont à la fois très beaux, s’attardant avec une grande sensualité sur les tissus, les boiseries, les outils, chaque humain comme s’il était en lui-même une œuvre à mettre en valeur, et toujours un peu déséquilibrés, ce qui leur donne un côté dansant, voire sautillant. Du reste le premier plan de Nikos en train de travailler qui entraîne tout une orchestration avec le battement de son pied sur la machine, le va-et-vient de la navette, l’oscillation de l’aiguille, donne le ton du film.
Hélas, les fameux patrons que manie le vieux tailleur avec nostalgie sont ceux de clients morts depuis plus ou moins longtemps, et nul n’est là pour prendre la relève. Qui est prêt à payer un costume sur mesure en cachemire plus de 2000 € dans cette Grèce au bord de la banqueroute ? L’affaire est anéantie par les dettes impossibles à rembourser. Le banquier annonce la saisie de la boutique.
Nikos, semble-t-il, n’a jamais quitté son père. Le vieil homme irascible l’a toujours gardé sous sa coupe et il n’était guère capable, suppose-t-on, de s’émanciper. Le père a gardé deux vieux compères parmi ses relations les plus proches. Les trois vieillards sont inséparables. On ne sait pas si Nikos, un jour, a eu une mère. Est-elle partie, morte en le mettant au monde ? La question ne sera pas posée. Il semble assez heureux dans cette boutique où il trime tout au long des jours et dort la nuit sur le panneau des outils rabattu, qui lui sert aussi le jour de guéridon. Son corps est tellement rompu à cette routine que les mouvements de son métier s’emparent de lui dès qu’il reste quelques instants immobile, assis. Oui, Nikos est probablement assez heureux, c’est dans sa nature, mais sans doute pas complètement satisfait, bien qu’il ne semble pas se poser tellement la question. La gamine d’au-dessus, Victoria, est sa copine, comme s’il avait lui aussi une dizaine d’années.
Cependant cette cage fragile va s’ouvrir brutalement le jour où son père est victime d’une attaque. Une apocalypse s’abattant sur l’autre, voilà Nikos tout seul dans le désert de l’atelier et de la boutique, tandis que les deux autres pieds nickelés veillent sur son père à l’hôpital, où il doit rester une quinzaine de jours. Tandis qu’il s’affaire dans l’atelier, Nikos voit passer un vendeur ambulant avec sa charrette de livres. C’est une illumination : il faut évidemment aller chercher les clients là où ils sont, dans la rue.
Voilà donc cet être lunaire se lançant dans l’entreprise qui consiste à vendre des complets sur mesure en tissus de haute qualité à la foule paupérisée d’un pays où tout le monde, en somme, cherche à vendre quelque chose, si on en croit la profusion des étals. La dimension comique de cette comédie délicate est de cet ordre : les prix qui paraissent tout à fait évidents à Nikos, et qui d’ailleurs le sont si on songe à la valeur des tissus et au travail que demande un costume sur mesure, sont évidemment en décalage complet avec ce que les chalands des quartiers populaires sont prêts à investir dans leurs vêtements. Ils ne s’attendent certes pas à ce qu’on leur demande le prix d’une voiture de course pour le complet-veston qui les habillera lors d’un mariage.
Car il semble vraiment que toute la Grèce se marie, et que seules les femmes, cette inconnue du petit cercle masculin dans lequel vit Nikos, sont vraiment intéressées par les vêtements, mais plutôt par les robes. Nikos commence donc à s’intéresser à la confection de robes.
Or la mère de Victoria, Olga, par ailleurs affligée d’une brute au front bas qui ne tient pas à ce qu’elle travaille, coud des robes. Les voilà bientôt associés, et petit à petit les costards désertent la voiturette de Nikos au profit de tenues féminines pimpantes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, puisqu’il se trouve en demeure de fournir une robe de mariée. C’est ainsi qu’il va revenir dans le luxe – un luxe tout relatif, en se spécialisant, avec l’aide d’Olga, dans les robes de mariées.
Comme on le voit, une fois sorti de l’orbite de son père, qui s’accroche aux temps passés et à des clients aujourd’hui défunts, Nikos ne rêvait que de se plonger dans l’aventure de gagner sa vie. Et il suffit de lui demander quelque chose pour que ce quelque chose l’intéresse. Le bouche-à-oreille fonctionne, et bientôt, même si dans un premier temps il est la honte de son père, le couturier étant au tailleur ce que la roture est à l’aristocratie, sa petite affaire prospère, quoique pas aux prix qu’il avait escomptés. À ses débuts il tire sa carriole comme un malheureux, puis s’équipe d’une motocyclette, et à la fin il roulera dans un TUB resplendissant, indice de sa réussite.
Nikos est aussi souple et ouvert que son père est rigide et tourné vers le passé. Quoique dépourvu de la moindre agressivité, il sait défendre son bout de gras et n’en démord pas – sauf pour les prix. Sa personne grave et lunaire illumine le film. Il tient ferme, mais accepte qu’une partie de la somme soit payée en poisson, le cas échéant, voire en médicaments pour son père. En somme il se débrouille, il s’adapte et fait plus que s’adapter. Et puis il est manifeste qu’il adore faire ce qu’il fait. Il n’a pas l’impression de déchoir en devenant couturier, et même son père, confronté à l’une de ses robes de mariée, est bien obligé de convenir qu’elle est magnifique.
Dans ce film, rien n’est éludé, ni la crise, ni les amours malencontreuses, ni la brutalité et la contrainte, ni les tensions entre les personnages. C’est juste que tous ces drames font partie de la vie, qui est toujours pleine de rebondissements, de petits bonheurs et d’une farandole de malheurs. La boutique ne sera pas sauvée, mais Nikos aura connu une éclosion tardive et aura plongé dans un monde ouvert et bruissant de femmes. Enjouées, volontaires, âpres marchandeuses, enthousiastes pratiques, fidèles, elles le sortent de ce cocon où il se momifiait lentement pour l’entraîner vers une vie qui ressemble davantage au papillon qu’il est.
Dimitri Imellos prête à Nikos sa dégaine hybride entre Lino Ventura et Buster Keaton. C’est rien de dire qu’il crève l’écran, avec ses mouvements précis, maniérés et sûrs, et son visage grave et concentré. Il s’exprime, malgré son âge, comme un adolescent, parfois têtu, en général sûr de lui, plutôt bienveillant, complètement décalé – mais c’est le monde qui finira par venir s’aligner sur lui.
En même temps que je découvre ce merveilleux acteur, j’apprends qu’il est mort il y a un an, à l’âge de 57 ans. Que son élégance chorégraphique reste longtemps dans nos rétines !
Lonnie
Tailor, film belgo-germano-grec de Sonia Liza Kenterman, 202