La duègne raide sous sa coiffe (Danielle Lebrun), le héron boiteux (Laurent Stocker), la duchesse douairière (Sylvia Bergé), le laquais athlète de la bibine (Charlie Fabert), même les rôles secondaires s’incarnent à 200 % sous la houlette de Julie Duclos à l’unisson des maîtres du jeu qui aiment, mentent, manigancent, meurent sur l’alexandrin désynchronisé : césures chevauchées, hémistiches suspendus, un must pour les comédiens du Français. Chaque séquence a la pureté du premier degré, l’innocence et la rigueur d’une pensée, celle de Julie Duclos, qui, contre la dépression de notre époque et sa tendance à la déploration fataliste, fait souffler le vent hugolien sur un rythme tendu de punchlines proches du langage parlé, Don Salluste « je ne veux pas tomber, je veux disparaître », « les femmes aiment à sauver ceux qui les perdent », Don César « quand ma bouche dit oui, le regard dit peut être », Ruy Blas « je suis plus qu’un roi puisque la reine m’aime ».
Ruy Blas, rédigé en un mois, mélange allègrement les registres. C’est l’histoire de Don Salluste tombé en disgrâce à la Cour d’Espagne qui utilise son valet Ruy Blas pour séduire la reine, après avoir sollicité son neveu, Don César, qui décline la proposition. Devenu ministre, le laquais au service du puissant vengeur et secrètement amoureux de sa reine, est impuissant à détourner la machination mise en place contre la souveraine.
Loin du conte de fées à l’eau de rose, Ruy Blas est une tragédie sociale qui questionne le rôle de chacun dans la hiérarchie des places, où le peuple demande des comptes à ceux qui le gouvernent pour « l’état indigent, l’état épuisé de troupes et d’argent », s’indigne de la corruption des élites et ose des amours révolutionnaires sans jamais que la jeunesse ne puisse faire entendre sa voix.
La scénographie de Mathieu Sampeur, flanquée de panneaux gris, est si radicale qu’elle en devient clinique, un lieu de passage ambigu, glaçant, qui se transforme en purgatoire prison au second acte, mixant blancheur du sol et noirceur du sépulcre, un modèle de style brutaliste géométrique avec un carrelage au sol créant une illusion de profondeur digne des Ménines. Le quadrillage lumineux renforce l’effet de piège spatial, jusqu’aux lointains d’obscurs couloirs qui semblent s’étirer à l’infini derrière les visages de cire. Les scènes se jouent au clair-obscur, la lumière agrandit tout, et transforme ces personnages en silhouettes géantes quand les acteurs ont tout l’espace pour s’exprimer. Julie Duclos nous rend ces héros familiers, nul besoin pour elle de traficoter le texte, sous prétexte de le moderniser, tout est assimilable et vivant. Nous avions oublié combien notre monument national pouvait être drôle ; dans cette mise en scène précise il nous fait rire du grand rire métaphysique de la clownerie, sur la condition humaine elle-même, sur la mort, sur la souffrance, sans illusion sur l’espèce humaine. Les ministres véreux veulent dépecer… le Groenland lorsqu’ils découvrent ses minerais précieux, Don César surgit de la cheminée tel le père Noël avec ses chaussettes trouées, que dire du morceau de bravoure sans aucun cabotinage de Laurent Stocker en don Guritan digne de la folie des grandeurs, pastiche du drame hugolien réalisé par Gérard Oury.
Thierry Hancisse ouvre le feu en majesté avec un Don Salluste puissant, à la force tellurique, l’homme manipulateur qui tire les ficelles en coulisses. Il prête à ce personnage noir et romanesque, son timbre tonitruant, son autorité, son aisance et sa belle aura. Avec un humour et une jubilation scénique contagieuse Sébastien Pouderoux est comme un poisson dans l’eau en Don César « bobo » anticonformiste, facétieux, courageux, fidèle en amitié, un frère de l’auteur peut-être, d’une vitalité à toute épreuve.
Stéphane Varenne, déchirant dans le rôle-titre, teinte Ruy Blas d’une sorte de désenchantement, d’une douce et timide mélancolie qui exprime son bonheur d d‘être aimé par la reine, le trouble qui l’agite, et la conscience de son échec à venir. Il emporte avec lui la salle Richelieu de sa fougue idéaliste sur la célèbre tirade reconfigurée judicieusement par Julie Duclos, « bon appétit Messieurs… Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’État ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience. […] Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter. […] Remplaçons les questions politiques par la question humaine. »
Enfin, une étoile est née salle Richelieu avec Morgane Real, nouvelle dans la troupe. Elle donne à la reine un mélange d’élégance naturelle, de minimalisme corporel, de profonde vulnérabilité. Telle Audrey Hepburn, un simple clignement d’yeux, un sourire esquissé ou un voile de tristesse passager lui suffit à exprimer la solitude, l’angoisse ou la joie, tout en apportant une touche de malice et de drôlerie à son rôle. Il est vrai que cette monarchie a tout d’une dynastie d’opérette telle qu’on les connaît aujourd’hui. Le roi passe son temps à la chasse pour échapper à un protocole assommant. Le duo piquant avec Sylvia Bergé en duchesse d’Albuquerque est un pur diamant. Sur le visage de la comédienne aux sourcils froncés d’inquiétude ou aux yeux grands ouverts d’étonnement, semblent se mêler la légèreté, l’innocence et la gravité.
Un spectacle qui fera date, beau, clair, d’une simplicité apparente qui n’est que l’élégance suprême au service de l’auteur, jouant de toutes les ressources du plateau avec une équipe au meilleur de l’artisanat théâtral, une vraie fête pour le public heureux et reconnaissant de partager ce moment copieusement applaudi, qui sera retransmis en direct dans toute la France dans plus de 200 salles de cinéma le 3 décembre 2026 à 20 h 10. Soyez au rendez-vous !
Sylvie Boursier
Photo @ Christophe Raynaud de Lage
Ruy Blas de Victor Hugo, mise en scène de Julie Duclos, à la Comédie française jusqu’au 27 janvier 2027
Réservation ouverte pour la version filmée, https://www.lacomediefrancaiseaucinema.com/