Musée Duras
à l’Odéon

Duras se visite comme la sainte Chapelle ou la tour Eiffel ; caricaturée, imitée serait-elle devenue un monument national ? au risque de gommer l’essentiel, cette maladie de la mort, du désir, de l’absence qui vous ravage à vous faire gerber quand on la lit. Chez elle parler c’est écrire ou l’inverse.

Comment éviter l’effet « l’effet muséal » à la scène ? en tuant l’icône pour ressusciter sa musique. Ainsi Julien Gosselin se fait commissaire d’une exposition iconoclaste sans murs, accessible à tous, où les œuvres (l’homme assis dans le couloir, Savannah Bay, l’Amant, Hiroshima mon amour, La Maladie de la mort, Suzanna Andler, L’Exposition de la peinture, La Douleur, L’Amante anglaise, La Musica deuxième et L’homme atlantique) se confrontent, se chevauchent à la manière d’un musée imaginaire jalonné de performances à l’esthétique variée. Exit Duras, tout ce qu’on a dit d’elle, ses singeries, on entend ou plutôt on ne voit plus que les images-mots, la chair, les nerfs, le sang des mots comme si c’était la première fois. La phrase est éclatée dans l’espace, étrillée, essorée à travers un kaléidoscope visuel durant les onze tableaux qui se succèdent de 10h du matin à 20h sur une scène en bi frontal, le texte explose sur des écrans.

Pas le temps de manger, de boire, de respirer, le décor change à chaque intermède (on imagine le travail monstre pour organiser tout ça). Les spectateurs sont voyeurs, couchés sur le plateau pour L’homme assis dans le couloir, se lèvent pour la rave party de l’Homme Atlantique sur une musique électro techno (incroyable Clara Pacini crucifiée, la voix modifiée par un vocoder et cassée de douleur à chaque percussion, qui titube parmi la foule du public). Entre-temps on aura assisté à un procès pour l’Amante anglaise précédée d’une séquence filmée dans un commissariat, été témoins de scènes de ménage d’anthologie et recueilli des confidences si crues, si impudiques qu’on avait envie de serrer dans nos bras les jeunes passeurs d’un texte qui les dépasse. Julien Gosselin mélange les styles et s’affranchit des codes habituels au théâtre, c’est l’invention permanente. L’Amante Anglaise ressemble au P’tit Quinquin de Bruno Dumont sur cette terre du Boulonnais où le mal court, ancrée dans le monde réel, tel l’Interrogateur qui devient un juge. Juliette Cahon et Jules Finn sont grandioses, Claire Lannes finit par nous faire rire de son crime grotesque et Pierre Lannes est impayable en ravi de la crèche. La scénographie naturaliste réintègre les classes sociales, rappelant qu’au-delà de sa grammaire du désir, Marguerite Duras adhéra pendant quinze ans au PCF. Alice Da Luz avance telle une reine vaudoue et psalmodie l’Amant, combinaison blanche sur son corps noir, pied nu d’un côté et chaussette blanche de l’autre, référence au scandale que déclencha ce roman à une époque où l’on chantait ma tontonquiqui, ma tonquinoise ; la misère noire, et blanche, écrit Duras dans Barrage contre le Pacifique : un Blanc pauvre, c’était effroyable. Louis Pencréach, dans un solo d’une extrême pudeur nous fait sentir la merde verte et bouillonnante de Robert Anthelme à son retour des camps qui progressivement change de couleur et revient à la normale, pas moyen d’être dégoûté, on reluque avec lui le fond du seau.

Disparue Duras ? Que nenni, soudain elle surgit, on ne l’avait pas vu venir de son banc de touche c’est celle des années 1980, au col roulé et au corps usé par l’alcool, un peu voûtée, vissée à son fauteuil qui, par la bouche de l’épatante Lucile Rose, se met à disserter sur l’art, du Duras tout craché.

Il faut du cran pour se colleter la Douleur, après Dominique Blanc, ou l’Amant, best-seller mondial, et ils n’en manquent pas les seize valeureux naufrageurs issus du Conservatoire, solidaires dans le corps à corps explosif de cette folle journée.

Duras est morte, vive Duras, à chacun la sienne ! On sort des Ateliers Berthier dans un état second, il faudra attendre l’aurore azurée pour laisser resurgir l’épitaphe finale de l’Homme Atlantique et accepter la beauté du monde se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera… la seule façon de se sortir d’une histoire personnelle, c’est de l’écrire.

Sylvie Boursier

Musée Duras, mise en scène et scénographie de Julien Gosselin, à L’Odéon, Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, jusqu’au 30 novembre 2025.

Photo @ Simon Gosselin