L'âge d'or de l'orde masculin Photo Gina Cubeles 2026

L’âge d’or de l’ordre masculin
d’Éliane Viennot

Ce bouquin passionnant, par lequel je commence ma découverte de l’historienne de la littérature Éliane Viennot, est le quatrième de la série La France, les femmes et le pouvoir, où elle étudie de façon très exhaustive, par le biais de tous les écrits, lois, règlements, essais, satyres, critiques, articles, poésie et littérature, comment s’organise, se concrétise et se pérennise l’infériorisation civile et culturelle des femmes, qui rend leur oppression et leur exploitation comme allant de soi. L’étude s’accompagne de celle de toutes les formes de résistance qui répondent à cette oppression opiniâtre et séculaire. Les précédents tomes s’intitulaient L’invention de la loi salique (Ve-XVIe siècle), et elle y revient dans l’un des chapitres du présent ouvrage, Les résistances de la société (XVIe-XVIIIe siècle), et Et la modernité fut masculine, (1789-1804). J’ai hâte de les lire !

La couleur est annoncée dès le départ, par le titre : de la promulgation du Code civil napoléonien en 1804, qui fait de toutes les femmes des mineures à vie, jusqu’à 1860, où malgré leur résistance désespérée la possibilité même de leurs droits semble anéantie, jamais dans l’histoire dit-elle, le masculinisme n’a été à ce point une norme impérieuse. Pas même au XVe siècle, autre période d’attaques virulentes de la position des femmes et de prise de pouvoir masculin. Dans toutes les sphères de la société et sur tout le spectre politique, une misogynie sans frein semble être le seul principe que tous partagent et appliquent dans les moindres détails. Si indubitablement certains défendent les droits des femmes, c’est à titre individuel et en s’exposant à toutes les flétrissures dont sont accablées celles qui osent, et elles sont nombreuses, critiquer l’ordre établi. Ce qu’elles feront en masse dès les années 30 du siècle.

Au passage, rarement couverture aura été en tel accord avec le contenu du livre : on y voit la reproduction d’un fragment du tableau de James Jacques-Joseph Tissot, Le cercle de la rue Royale, un aréopage de jeunes gens s’ennuyant avec distinction dans un décor luxueux, entre imagine-t-on leurs occupations habituelles et une virée au bordel. Bien que le tableau ait été peint à une période ultérieure (1867) à celle que couvre le livre, il illustre magnifiquement la décontraction de privilégiés tellement habitués à l’être qu’ils ne sont pas conscients de ce que cet entre-soi masculin (et aristocratique) présente de caricatural, de grotesque. Ce tableau étant une commande payée par chacun des jeunes gens représentés, on conçoit que le principe de distanciation leur ait été totalement étranger.

En 1860 d’Héricourt lance, dans un pamphlet intitulé La femme affranchie, « À moi, femme, de parler, de moi-même, pour mon droit, sans m’appuyer sur autre chose que la justice et la raison. » Ce qui suit, la Commune, la lente, toujours menacée, toujours inachevée émancipation, fera, on l’espère, l’objet d’une parution ultérieure.

En attendant, nous plongeons au fil des pages dans la réalisation méthodique de ce rêve masculiniste : l’élimination des femmes de la vie publique, leur subordination totale dans la sphère privée. Si dans le détail c’est un échec constant, car il ne se passe pas une année sans qu’une ou l’autre enjambe les barrières pour manifester son sens politique, son talent, sa sagacité, sans préjudice de ridiculiser ces maîtres si fragiles, globalement, c’est une réussite : les femmes sont privées des droits les plus élémentaires, elles passent sous la coupe d’autorités masculines peu enclines à leur laisser la bride sur le cou. Elles sont chassées de la sphère publique, qui devient littéralement un club masculin. L’organisation du travail en sphères étanches favorise leur cantonnement aux tâches les plus mal payées et les moins appréciées. On pourrait dire que c’est aussi l’âge d’or de l’inégalité salariale : il n’est pas rare que les femmes soient payées moitié moins que les hommes, et les enfants encore moins. Cette inégalité entraîne la contrainte pour les femmes de se mettre sous la coupe d’un homme par le mariage ou de recourir à la prostitution, florissante au XIXe siècle.

« Si la prostitution opportuniste prolifère en France (on parle ici du cinquième quart de la journée), comme dans toutes les sociétés qui répartissent inégalement les richesses, il faut surtout remarquer la renaissance de la prostitution réglementée, organisée, licite, banale, et même signe de normalité. »

Le « système français » reconnaît la prostitution comme un « mal nécessaire », et Parent-Duchâtelet la compare aux égouts : indispensables quoique peu ragoûtants. Les « maisons de tolérance » se multiplient comme les petits pains sur le territoire français. Corbin (historien auteur de Les filles de noce premier gros essai consacré à la prostitution au XIXe siècle, paru en 1978) parle d’un système carcéral reposant sur trois grands principes : « contenir les prostituées en milieu clos, loin de la vue des enfants et des honnêtes gens ; les mettre sous le contrôle de l’administration ; les organiser de manière rationnelle, hiérarchique et cloisonnée. » « À l’intérieur, les prostituées sont dirigées par une « dame de maison » dont les qualités requises sont celles de « l’épouse bourgeoise placée à la tête d’une entreprise. » (…) «La prostitution tolérée doit être une société de femmes destinée à satisfaire la sexualité masculine sous le contrôle direct de l’administration ».
De fait, au XIXe siècle, ce système français fait de la France le bordel de l’Europe.

D’autres femmes, acculées à une vie de subordination et de misère par le nouvel ordre social, choisissent les ordres religieux : « En France, résume Michela de Giorgio, de 1808 à 1880, le nombre de femmes qui entrent dans les congrégations religieuses anciennes ou nouvelles passe de moins de 13 000 à plus de 130 000. » Régression ? Viennot nuance :

« Le monde que les femmes choisissent de rejoindre leur assure protection, assistance, soutien, et surtout du travail : souvent fort varié, toujours utile. Par ailleurs, leur importance numérique croissante favorise une liberté plus large qu’auparavant. »

Le premier chapitre, La contagion de l’exception française, illustre, avant toute chose, ce que l’instauration de cet ordre masculin a eu de désastreux bien au-delà des frontières de la France. En effet, cet ordre s’est propagé tant par le biais des conquêtes napoléoniennes qu’à travers la colonisation, et ces principes qui consacrent si heureusement comme maître le plus misérable des hommes sont l’apport qui restera après le retrait des Français. Cette constatation peut se faire encore aujourd’hui, dans une période de remontée des masculinismes, quand on voit comment se différencient les votes des hommes et des femmes, les hommes de statut extrêmement modestes votant dans des proportions non négligeables pour des politiques qui par ailleurs ont pour projet de les priver de toute aide sociale, voire de les foutre dehors : peu importe, eux au moins ils ont des couilles. Ainsi certains latinos, certains Afro-Américains ont-ils voté pour Trump, davantage concernés par la solidarité de sexe que par la solidarité de classe. On a observé la même chose pour Milei. Le premier suprémacisme, celui qui les engendre tous, a gardé une force de frappe considérable pour promouvoir des projets néofascistes, tout fascisme étant un projet politique fondé sur le suprémacisme comme principe transversal et universel.

Représentation politique, législation, toutes les précautions sont prises. Si l’ancien régime comportait nombre de reines, mères, sœurs, favorites extrêmement influentes, la fête est finie, et en 1804 Napoléon réinstaure un pouvoir héréditaire sans trous dans la raquette :

« La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, et à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance » (art.3)

Ça, c’est fait. Pour ce qui concerne les textes républicains, on se contentera de ne les rédiger qu’au masculin et de ne parler que des hommes, tous les hommes à partir de 48, moment où le suffrage universel est proclamé et où les femmes trouvent saumâtre de ne pas faire partie de l’humanité. Victor Considérant, quémandant timidement un droit de vote pour les femmes adultes non mariées aux élections municipales, fait se boyauter toutes les assemblées et toute l’intelligentsia européennes. L’ordre masculin règne, et il règne aussi dans les classes populaires, ainsi que l’éprouvent les femmes comme Niboyet lors des réunions au Club des Femmes : des irruptions masculines violentes s’y font, pour administrer la fessée aux oratrices ou les insulter. Lorsqu’aucune intimidation ne marche, la violence n’est jamais loin, ni la répression. Le Club des Femmes sera fermé par la Préfecture en juin 1848. À la suite de quoi, pour répondre aux protestations, l’interdiction générale des clubs de femmes est votée. Cependant, comme le fait remarquer Viennot,

« …La vision du monde qui sous-tend cette répartition des deux sphères étanches et fortement dissymétriques est loin de faire consensus, comme le prouvent la répétition des exclusions protégeant l’accès au pouvoir suprême et le recours à la violence (…) Pour être pérenne, la domination masculine ne peut être assurée seulement par les constitutions, les lois électorales, le monopole des tribunes, le chahut et les interventions de la force. »

Le chapitre suivant s’intitule Assurer l’ordre masculin : légiférer, réprimer, séparer. Car jamais, il est important de le souligner, quelque oppression que ce soit ne passe crème, et c’est ce que démontre le livre : La Révolution a été l’affaire des femmes :

« Elles ont occupé le terrain politique de bout en bout, parlant, votant, écrivant, s’armant, prenant de multiples initiatives. Ni les discours les rappelant à leur « nature », ni la fermeture de leurs clubs, ni l’interdiction de porter la cocarde ou le bonnet rouge n’ont réussi à les faire rentrer dans le rang : il a fallu la prison, la guillotine, les exécutions sauvages – pour elles comme pour les hommes – et finalement la loi martiale – pour elles seules. »

Les chapitres suivants : 4, Défendre l’ordre masculin : le temps des chiens de garde, 5, Légitimer la sujétion des femmes et 6, Le pouvoir des femmes en France : sujet d’histoire ou sport de combat ? (la réponse est dans la question) abordent tous une facette de la virulente mise au pas masculiniste, qui démontre l’infériorité des femmes par des critiques déchaînées de leur production poétique ou littéraire, voire leurs essais (car la littérature reste un des bastions qu’elles persistent à investir et où elles connaissent le succès), et par les preuves qu’apportent les sciences et l’histoire à leur absence notoire des grandes réalisations humaines, en raison de leur incapacité. On sait que ce travail a porté ses fruits, et on n’a pas fini d’exhumer les femmes artistes, scientifiques, philosophes, politiques, ingénieures, etc. des poubelles où les ont systématiquement entassées les hommes pour que l’humanité n’ait plus qu’un sexe. Le travail d’effacement fait partie des industries acharnées – et inopérantes sur le long terme — auxquelles s’emploient les hommes : décourager avant, entraver pendant, effacer ensuite, voilà la trilogie des tactiques déployées par l’ordre masculin pour empêcher les femmes de devenir ce qu’elles sont en dépit de tout, en dépit même de ce barrage acharné, et surtout pour les faire disparaître de l’humanité. Ces trois chapitres sont hautement divertissants, car on y trouve à foison les textes qui sont censés nous démontrer nos incapacités, mais qui ne font que mettre au grand jour cette trouille obsessionnelle, maladive d’être détrôné. C’est en quoi tout suprémacisme est un naufrage. La valeur des uns étant enracinée dans l’infériorité des autres, cette infériorité doit être constamment démontrée par tous les canaux possibles, allant de la moquerie à la démonstration scientifique en passant par la brutalité, sans jamais qu’elle le soit. C’est un système intenable qui fait surtout dépendre la valeur des uns de la non-valeur des autres, d’une cause exogène donc, facteur de constante insécurité : il n’est nul roi qui ne craigne ses sujets, nul roi dont la tête soit en sécurité sur ses épaules.
Le dernier chapitre, À la guerre comme à la guerre : la part des féministes est profondément réconfortante, malgré les suicides, les renoncements, les morts prématurées. Les féministes ne cessent de revendiquer par les journaux, les livres, les clubs, l’action politique (on y retrouve pêle-mêle Sand, remarquablement insolente mais peu solidaire, Niboyet, Deroin, d’Héricourt, Démar, de Staël, Gay, etc. mais aussi une Marie-Henriette de Xaintrailles qui l’a mauvaise de ne pas recevoir de pension parce qu’elle est femme, après avoir servi vaillamment, comme nombre d’autres qui lui feront des courriers comparables, dans les armées de Napoléon) :

« Mais j’étais femme quand j’ai repris aux Prussiens, mes compatriotes, un parc d’artillerie de 45 pièces de canons sur la montagne du prince [de Hesse-] Ombourg. Quand j’ai empêché la révolte de la 44e demi-brigade d’Infanterie. Quand j’ai sauvé le 11e bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie. […] J’étais femme aussi quand, à la journée du 22 juillet 1793, mes avis ont contribué au salut de toute l’armée du Rhin que l’ennemi commençait à tourner […] Ce n’est point en femme que j’ai fait la guerre, je l’ai faite en brave. »

En conclusion, et bien qu’en 1860 la chose ne soit pas évidente, Éliane Viennot souligne qu’à cette date « Le cheval est entré dans Troie ».
C’est un livre passionnant, qui se lit comme un roman. Il fait rire, il met en colère, et surtout il décortique et démontre tout ce qui a été fait, et peut être défait, il fait naître les arguments au fil de cette captivante chronique du siècle le plus sombre pour les femmes françaises.

Lonnie

L’âge d’or de l’ordre masculin, 1804-1860, Éliane Viennot, CNRS Éditions, 2020.

Illustration : L’âge d’or de l’orde masculin, Photo © Gina Cubeles 2026