Pinter ou Beckett ? Les deux avec Le Monte-plats mis en scène par Sylvain Martin. L’auteur de Trahisons, du Gardien, de Ashes to Ashes soumettait ses dialogues au jugement de Samuel Becket ; tous les deux d’une lucidité redoutable, ils faisaient du temps leur sujet central.
La pièce s’ouvre sur le silence d’un homme lisant le journal en poussant de temps à autre des exclamations de surprise face à un confrère qui somnole dans un jour que rien ne distingue d’un autre, des hommes sans qualités dans une soupente digne des films noirs ; deux tueurs à gage, Ben et Gus, attendent le client et tuent le temps en le soumettant à l’épreuve d’une sorte de dialogue ponctué par les incessants « dis, j’voulais te demander, de Gus ». L’attente digne de Godot va se transformer en cauchemar, sous la forme d’un monte-plats relayant des commandes incongrues de mets de plus en plus sophistiqués. La vengeance n’est-elle pas un plat qui se mange froid ? L’absurdité des ordres, venus d’on ne sait qui, nous fait basculer chez Orwell avec un Big Brother tyrannique. Vladimir et Estragon attendaient au moins Godot, Ben et Gus se retrouvent eux soumis à une autorité invisible, l’un en gros bras gorgé de suffisance et de faits divers, l’autre un peu gauche et obsédé par des détails anodins, faire du thé, allumer le gaz, le grand et le petit, l’élancé et le tassé, l’aérien et le terrien comme le couple de Beckett jusqu’au coup de théâtre final à la John Woo.
Sous son apparente banalité, cette pièce exige un sens aigu du rythme. La mélodie en sous-sol de Pinter joue constamment de la suspension, des silences suivis de brusques montées d’adrénaline, comment représenter l’ennui sans lasser son public ? tout repose sur les comédiens qui doivent se synchroniser et nous transmettre la tension impalpable d’une menace, Sylvain Martin, qui a également assuré la mise en scène et Ulysse Matignon. Ils ont l’allure de deux marionnettes sur une paillasse de laboratoire, soumises à des stimuli angoissants, bruits divers, porte qui grince, tout juste si l’on n’imagine pas l’ombre portée de M le Maudit sur le mur. Ben fourrage ses souliers comme Estragon, en extrait des allumettes et des cigarettes, fouille la chambre de son regard inquiet dans la tradition crasseuse des privés minables. Sur l’espace réduit du plateau au graphisme expressionniste, résonnent les échanges qui tournent court, Vladimir et Estragon se témoignaient de la tendresse, seul ciment face à l’adversité alors que chez Pinter tout est noir, pourri.
Cette attente franchement mortifère, nous interroge sur notre incroyable soumission à l’autorité. Le compte à rebours du récit est parfaitement millimétré, avec un soin remarquable porté au silence, à la précision du geste et à la plénitude du mot, jusqu’où iront-ils ?
Sylvie Boursier
Photo @Ulysse Matignon
Le Monte-plats, mise en scène de Sylvain Martin jusqu’au 2 mai au théâtre de la Petite Croisée des Chemins, 43 rue Mathurin Régnier, Paris 15°
Reprise du 13 novembre au 18 décembre 2026 dans ce même théâtre tous les vendredis.