Avez-vous vu A beautiful day
de Lynne Ramsay ?

Comme le souligne peut-être un peu hâtivement la critique, ça ressemble à Taxi Driver. Disons les points communs : Joe, le personnage principal du film, est un ancien marine lourdement traumatisé non seulement par la guerre mais par son enfance. C’est peu dire qu’il flirte avec la folie, et avec des impulsions suicidaires constantes. Ayant vu trop d’enfants massacrés pendant la guerre, il se spécialise dans des contrats de tueur à gages visant à récupérer des enfants enlevés. Le voilà embringué dans la récupération d’une gamine fugueuse qui a disparu et semble tombée aux mains d’un réseau de prostitution.
Marine démoli, enfant prostituée, là s’arrête la comparaison. Si, un dernier point commun : le film est porté chaque fois par un acteur époustouflant, Robert de Niro il y a, et oui, cinquante ans, et aujourd’hui un Joaquin Phoenix au mieux de sa forme (l’acteur, pas le personnage).

Ça ressemble à Taxi Driver, mais ce n’est pas du Scorcese. De l’écriture, au cordeau, à la réalisation, un vrai choc esthétique qui reste fidèle aux codes du thriller, c’est du Lynne Ramsay. Le film est court, à peine une heure et demie, et il entre rapidement dans le vif du sujet, puisque dès l’introduction on voit Joe, le vétéran en question, rassembler des objets dans un sac plastique et s’éclipser après avoir, de toute évidence, rempli sa mission du moment. On apprend ainsi qu’il officie au marteau. La musique de Johnny Greenwood, obsédante comme la folie de Joe qui ne le lui laisse que peu de répit, donne au film une ambiance constamment inquiétante.
Joe est un vétéran plus tout jeune au corps et à l’esprit brisé. On apprend au fil des images intrusives et violentes que son père terrifiant aimait bien, lui aussi, se servir d’un marteau et se mettre la tête sous une serviette. Et de ce point de vue le film est construit comme le trauma complexe dont souffre Joe, avec ses souvenirs intrusifs, ses malaises, ses crises de panique, ses hallucinations, ses frontières fragiles entre le réel et les irruptions émotionnelles, ses rituels apaisants tout droit sortis de l’enfance, compter à l’envers, s’enfouir le visage dans un plastique ou une serviette, se parler à lui-même en s’infligeant les injonctions du bourreau, tiens-toi droit, redresse-toi, tu dois faire mieux.

Dans une courte scène, on le voit en plan surplombant lire un livre. Il arrache une page et tourne celle de gauche. Il n’y a plus de déroulement narratif pour les gens traumatisés. Seulement un chaos de jours.

Entre deux contrats, Joe vit avec sa mère. Celle-ci aime jouer à se faire peur, mais elle a vraiment peur, comme l’enfant qu’elle est redevenue. Il prend soin d’elle et flirte quotidiennement avec l’idée du suicide, que sa présence rend impossible.
En mission, c’est une machine redoutablement efficace.
Le sénateur Votto, dont la femme s’est suicidée deux ans plus tôt, désire retrouver sa gamine, Nina, qui depuis ne cesse de fuguer. Elle a été localisée dans un de ces lieux où sont prostituées des fillettes, et dont il a reçu l’adresse. Il ne veut pas faire intervenir la police, car il est en campagne avec le gouverneur Williams. Une mission somme toute banale et particulièrement bien payée, mais qui va déraper vers le milieu du film, quand Joe aura récupéré Nina et attendra le sénateur au lieu convenu.

À partir de là, rien ne se passe comme prévu, c’est un crescendo ininterrompu et particulièrement sanglant. Joe prend une balle dans la mâchoire, qu’il extrait à la pince, et c’est avec une joue comme un ballon et des irruptions traumatiques de plus en plus rapprochées qu’il tente de récupérer les rênes – mais ce sera en pure perte, à tous les sens du terme. Car s’il retrouve Nina, il arrive trop tard pour l’empêcher de franchir encore un cercle de l’enfer.

Chaque scène, chaque plan est extrêmement travaillé. Lors des scènes d’action, le découpage elliptique, les images tronquées par l’angle de vue et parfois des cadrages saisissants nous font entrer, combinés à la bande son aussi très ajustée, dans cet univers chaotique où évolue Joe. Beaucoup de plans très rapprochés, des scènes de nuit où les lumières sont presque abstraites, des images hautement symboliques, mais aussi des plans fixes qui s’insèrent comme de fragiles havres de paix, tel celui de la scène où Joe et sa mère font l’argenterie en fredonnant une comptine d’improvisation, A tu es adorable, B tu es belle comme le jour, etc.

Et c’est ce qui change radicalement d’autres thrillers, car si Joe tue au marteau comme il respire, si le film lui-même est particulièrement violent et fourmille d’images où le sang gicle, si le rythme est haletant, il s’y insère aussi des moments contemplatifs, des émotions, de la beauté. Comme dans la scène où Joe, décidé à se noyer, visualise Nina coulant elle aussi. Comprenant que s’il disparaît elle ne survivra pas, il enlève les pierres de ses poches et remonte, tandis que la gamine fait de même.

Dans une autre scène, lunaire, où Joe a tiré une balle dans le ventre à un autre tueur, lequel lui a appris ce qu’il n’avait pas encore compris, il s’allonge à côté du mourant pour digérer ces informations. Une rengaine passe à la radio, que l’homme se met à fredonner, et Joe se met à fredonner à l’unisson, comme si la mort imminente les dépouillait de leur impitoyable jeu de rôle pour ne leur laisser que leur humanité commune.

C’est un thriller incroyablement efficace, mais où les machines à assassiner ont des psychismes démolis, comme dans la vraie vie, qui n’est pas un jeu où tuer n’aurait aucune conséquence. Il ne s’est passé que quelques années après la guerre du Viêtnam pour que le nombre de vétérans morts après leur retour dépasse le nombre de soldats morts au combat. Et c’est une belle performance de faire passer ce message dans un thriller qui est une captivante boucherie du début à la fin.
Dans une scène émouvante, Joe s’agenouille devant Nina, qui porte à sa bouche avec ses doigts sanglants des petits pois, et il lui caresse l’épaule en la fixant avec une compassion aussi intense que sa désolation, jusqu’à ce qu’elle lui dise ça va, Joe, ça va. Ils sont frère et sœur de destinée, aussi perdus l’un que l’autre, mais ils se sont reconnus. La gamine, elle aussi, compte à l’envers, remonte le temps pour réguler son angoisse.

Joaquin Phoenix donne au personnage de Joe une grande profondeur. Il joue magnifiquement ce type effrayant et torturé capable de gestes d’attention comme de boucherie débridée. Il a une façon d’animer ce corps souffrant, parfois raide et brisé par l’émotion, d’autre fois tout en puissance, qui donne vie au personnage. Il n’est pas cabot, mais très expressif, déployant tous les registres de son talent, tantôt suffoqué et en détresse, tantôt rapide et concentré. Ce n’est pas le moindre des exploits d’arriver à mettre en avant le désarroi, la vulnérabilité et la folie de ce tueur fruste, qui jamais ne passe pour un de ces supermen du crime dont les thrillers nous ont gavés.

Judith Roberts joue à merveille sa mère que l’âge a rendue puérile. Tous les acteurs sont bons, et la jeune Ekaterina Samsonof donne chair de façon très convaincante à cette gamine cabossée qui très vite, une fois que Joe l’a repoussée, entre en résonance avec l’enfant qu’il était.

Un film magnifique, qui ne se contente pas d’être une mécanique bien huilée mais en est aussi une, et qui outrepasse largement son genre.

Lonnie

A beautiful day, (You were never really her au Québec), film franco-britannique de Lynne Ramsay, 2017