Avez-vous vu Banel et Adama
de Ramata Toulaye-Sy?

Nous sommes dans un village reculé, quelque part au nord du Sénégal. Banel et Adama s’aiment comme ce qu’ils sont, des gamins, bien qu’ils soient époux : Banel était la deuxième femme du frère aîné d’Adama, Yéro, dont on apprendra qu’il s’est tué en tombant dans un puits. Après sa mort, Adama a épousé la très jeune veuve, mais il semble que cet amour fou qui les unit s’enracine dans l’enfance ou la prime adolescence. Le moins qu’on puisse dire est que Banel est une veuve joyeuse : radieuse, elle est comblée par l’amour d’Adama et ne regrette pas le moins du monde son premier époux, mort depuis deux ans. Comme elle n’a que dix-huit ans, elle était veuve à seize ans, et épouse… On ne sait trop à quel âge. Leur histoire, naïve et solaire aux premiers moments du film, s’avère au fil du récit et au fur et à mesure qu’à la fois elle évolue et se révèle, d’une flamboyante noirceur.

Le bon sens et l’amour ont grandi dans le même ventre, radicalement séparés et chacun dans leur placenta, mais l’un contre l’autre et le cœur accordé. C’est la pensée qui m’est venue en voyant la scène où Racine, le frère jumeau de Banel, dit en riant que c’est lui qui a hérité du bon sens. Quand sa sœur lui demande ce qu’elle a eu en partage, il répond l’amour, et elle réplique alors qu’il peut garder le bon sens. L’amour est-il dénué de bon sens, et le bon sens d’amour ? L’amour passionné de Banel est complètement dénué de tendresse, tandis que le bon sens de son frère est plein de compréhension. Les jumeaux, manifestement, s’aiment, mais suivent des chemins radicalement opposés. Adama est pasteur, comme à peu près tous les hommes du village qui vivent de leurs vaches, et au début du film on voit ces vaches blanches et dégingandées aux grandes cornes en arc brouter dans une pâture verte, au bord d’un champ où les céréales arrivent à la poitrine. Les jeunes époux peuvent échanger des tendresses sur un épais matelas d’herbe verte. Cela ne va pas durer.

Le film n’est pas bavard, mais on n’a aucun mal à saisir les tensions sous-jacentes. Certaines sont ouvertement formulées : les deux amoureux veulent s’installer à l’écart du village, dans une majestueuse maison enfouie qu’ils dégagent peu à peu de sa gangue de sable. L’endroit est maudit, mais Banel s’emploie à délivrer Adama de ces superstitions à ses yeux dérisoires. C’est une jeune femme inflexible qui veut échapper au poids coutumier, et on peut la comprendre : elle n’avait pas choisi son premier époux, auquel on l’a mariée encore enfant. J’aime comme une femme sait aimer, dit-elle au début du film, mais on la découvrira aussi amère et révoltée de ce qu’une femme ne soit rien. Elle déploie une force de refus et de destruction tout à fait remarquable, et refuse absolument d’endosser quelque tâche quece soit dévolue aux femmes et servant à les enchaîner, de la lessive à la maternité. Elle manie la fronde avec une habileté meurtrière pour les petits animaux, oiseaux, lézards, qui ne sont pas à l’abri de ses sautes d’humeur. Tout cela la dessert évidemment auprès de la communauté villageoise, bien que son frère jumeau, le marabout, ait avec elle des rapports affectueux. Il refuse l’allégeance qu’elle lui demande, mais est toujours là pour la rassurer et tenter, plutôt respectueusement, de la détourner de ses dangereux projets. La mère d’Adama essaie vertement, de son côté, de la remettre dans le droit chemin. Adama, hélas, est d’une lignée de chefs, et maintenant qu’il a été initié il devrait, bien qu’il n’ait que dix-neuf ans, prendre la tête du village dans les pas de son défunt père. Mais il n’en a pas la moindre envie. Son cousin semble satisfait d’occuper l’intérim, et ne rechignerait pas à s’installer définitivement dans ce rôle, mais la lignée, c’est la lignée. Les anciens, sa mère ne cessent de rappeler Adama à ses devoirs, mais dans un premier temps il ne s’imagine pas ailleurs que dans la maison à l’écart du village, en tête-à-tête avec Banel, et il tient ferme ses positions. Il ne veut pas être chef, il veut rester un amoureux et continuer à garder ses vaches.

Et puis les choses se dégradent : la pluie espérée est en retard, et bientôt il devient patent qu’elle ne viendra pas. De verdoyant et coloré, le paysage est bientôt poncé par l’or du soleil, qui brûle la végétation et l’accorde à sa lumière : les herbes sèches et la terre jaune se confondent, et dans cette savane désormais désertique les vaches n’ont plus rien à manger. Banel devient féroce avec Adama, qui insensiblement et sans cesser de l’aimer se détache d’elle : c’est que l’amour ne l’a pas rendu insensible, lui qui voit crever ses vaches tant aimées une à une. Il finit par accepter son rôle, espérant sauver le village. Dans la spirale de destruction qui s’amorce, entre la fournaise du soleil et le brasier de la passion incarnée par Banel, l’oppression coutumière finit par faire pâle figure. Les deux iront crescendo jusqu’à l’apothéose finale.

Le village, les paysages, les vêtements posent un décor d’une beauté majestueuse, une entité à part entière, généreuse ou d’une folie débridée, à l’instar des humains. Les villageois sont économes de leurs expressions et d’une altière dignité, si bien que Banel, dans sa fureur, a l’air d’une enfant incontrôlable et désemparée. Elle n’a pourtant que la vérité à la bouche, et le pouvoir d’entendre et de voir ce que les autres ne perçoivent pas – mais en revanche elle est aveugle et sourde à la sécheresse, à la catastrophe, à la mort des bêtes puis des humains, au départ des jeunes gens, et même à la peine d’Adama, tant elle est engloutie dans le mirage de cet amour qui devient pure folie et se dévore lui-même en l’engloutissant.

L’image est d’une beauté pénétrante, on coule très rapidement dans cette ambiance où la splendeur est une composante du quotidien. Certains plans sont étranges, comme décalés, hermétiques, et certaines scènes déroutantes, instaurant une dimension fantastique au film, si bien que Banel, si exaspérée par les contes et légendes liées aux ancêtres, est le premier vecteur de l’au-delà, par les voix d’enfants qu’elle entend et refuse d’écouter, par son pouvoir d’arrêter la brise, les prémices de la pluie peut-être. Tout a une présence vibrante, la terre jaune, le fleuve, les arbres, les étoffes aux belles couleurs. La maison maudite peu à peu désensablée au fil de l’histoire, Malik le petit étudiant qui regarde toujours Banel et sait tout d’elle, comme l’ange scribe dit Adama en riant, celui qui note les bonnes et les mauvaises actions de chacun, et en effet cette petite conscience impitoyable qui prend la forme d’un enfant est là sans cesse pour lui rappeler ce qu’elle a fait, tout cela installe une atmosphère fatale et mystérieuse.

Tous ces acteurs qui n’en sont pas, puisque tous sont des amateurs, jouent remarquablement et avec un grand naturel, mais il faut accorder une mention spéciale à Khadi Mane, qui incarne Banel : dans ses bouderies, ses regards de haine ou d’amour, sa révolte profonde, elle est aussi intense que son personnage et lui donne une impressionnante densité. Moussa Sow joue Racine, le frère jumeau, avec beaucoup de douceur et d’humanité, et Binta Racine Sy fait une matrone peu encline, elle, à la compréhension. Amadou Ndiaye est le petit ange scribe, et enfin Mamadou Diallo joue très bien Adama, jeune homme dépassé par l’amour de sa compagne, sous emprise, aimant mais déchiré et pour finir échappant à sa folie en endossant ses responsabilités coutumières.

Lonnie