Changer : méthode
d’Édouard Louis

Édouard Louis a fait il y a sept ans une entrée fracassante en littérature avec En finir avec Eddy Bellegueule où il raconte son enfance dans un milieu populaire en Picardie et la violence subie en étant homosexuel. Dans son dernier récit, il s’emploie méthodiquement à gommer, à renier le garçon qu’il était pour devenir le bourgeois d’aujourd’hui. Il y parvient mais cela provoque un trouble, un malaise, une honte, la culpabilité d’un transfuge de classe.

Changer : méthode est l’histoire d’un enfant qui va vouloir prendre une revanche contre cette enfance humiliée et cet enfant est Édouard Louis. «… Je sentais l’odeur des cigarettes que tu fumais l’une après l’autre dans ton lit, la fumée arrivait jusqu’à moi et surtout j’entendais ta voix qui voyageait à l’intérieur de l’obscurité, Pourquoi il parle comme ça Eddy ? On l’a quand même pas élevé comme un pédé, Je comprends pas. Il peut pas se comporter un peu normalement ? »

Quand il était petit, gay, « efféminé », appelé pédé par les autres, Eddy se disait : Un jour, j’irai plus loin que tous ces enfants et je leur prouverai que je ne suis pas cette non-chose, cette sous-chose qui me constitue au moment où je reçois l’insulte. Je me vengerai et les autres diront : Lui, il a fait ce qu’on n’a pas fait, on a eu tort de l’insulter. Cette pensée va devenir obsédante sous le regard de son père destructeur. « Ce que je ne savais pas encore, c’est que les insultes et la peur allaient me sauver de toi, du village, de la reproduction à l’identique de ta vie. Je ne savais pas encore que l’humiliation allait me contraindre à être libre. »

Changer : méthode commence là et déploie une traversée des classes : ouvriers, classes moyennes, bourgeoisie parisienne, aristocratie, monde de l’écriture. Une trajectoire qui ne se fait pas sans douleur. Édouard Louis cherche sans cesse à prendre sa revanche sur son enfance détruite. Changer, c’est se heurter à des formes de résistance au changement. Le monde social vous remet toujours à votre place : Faire en sorte que le monde ne change pas trop ! L’auteur va donc effacer ce qu’il était pour devenir un autre. Changer : méthode est une exploration de la violence sociale qui passe par des mots au quotidien, un parcours initiatique de ses quatorze ans à aujourd’hui, un manuel précis détaillé du comment on s’arrache à sa classe de naissance. Le livre est un éloge de la transformation.

Reprendre les positions qu’on lui a volées, les privilèges qu’on ne lui a pas donnés. Une transformation accélérée par les rencontres majeures qui jalonneront son existence et feront de lui ce qu’il est aujourd’hui. Édouard Louis se soumettra à ce que la bourgeoisie attendait de lui, bourgeoisie qui détient le capital scolaire, le capital social. Il va changer sa manière de parler, manger, marcher, rire, et même jusqu’à son nom : Eddy Bellegueule devient Édouard Louis.

Changer : méthode est aussi un livre d’image : le père dans un HLM pourri qui a du mal à se loger, du mal à manger, un appartement qui sent la friture avec des sols en plastique, et cette bourgeoisie qui donne des soirées festives et dépense en un soir ce que son père met un an à gagner.

La critique de l’injustice profonde d’un monde porté à accumuler les richesses fait de ce récit un livre très politique mais aussi très intime. L’auteur avait honte de sa famille, de son enfance, de la pauvreté, de son nom : « Un soir à la fin du repas j’avais dit à ma mère, Je vais boire le thé tu en veux un ? – je n’avais pas dit boire du thé mais boire le thé, comme Elena. Je l’avais fait pour montrer la nouvelle personne que je croyais être. Ma mère m’a regardé, et elle a ri, Attention il joue au Monsieur celui-là maintenant, il est noble, il boit Le thé. Elle avait fait semblant de rire mais j’avais vu la blessure dans sa voix et sur son visage. » Aujourd’hui il a honte de sa honte et nous invite à critiquer le monde, à le remettre en cause.

Lisez cette autobiographie, ce texte poétique, déchirant, très fort.

Francine Klajnberg

Changer : méthode d’Édouard Louis, Seuil 2021

Photo © Adèle O’Longh