Et tournent les chevaux de bois
de Dorothy B Hughes

Le roman de Dorothy B Hughes, Et tournent les chevaux de bois (Ride The Pink Horse), paru en 1946 et publié en 1994 aux éditions Rivages, est magistral à plus d’un titre. Durant toute la narration, nous sommes littéralement incarcérés dans la peau de Sailor, dont on saura peu à peu qu’il est jeune et qu’il oscille entre le désespoir et une croyance rageuse dans la possibilité qu’il a, poussière sortie du néant, de s’en sortir et de blouser celui qui l’a distingué puis anéanti. Cet homme est désigné non par son nom mais par son titre, le Sen, pour Sénateur. S’ajoute aux personnages un agent du FBI au cœur paternel et à la tête froide, McIntyre, un Mexicain un peu Indien que Sailor, avec un certain mépris, surnomme d’emblée Pancho et une jeune Indienne, Pila.

L’histoire tient dans les trois jours de la Fiesta, une fête dont les origines se perdent dans la nuit des temps et qui draine dans ce bled improbable une telle foule que Sailor, qui a perdu son vrai nom et ne s’en souvient plus, échouera à trouver une chambre d’hôtel.

Le premier jour, on brûle Zozobra. Le deuxième, c’est la Parade, le troisième, le Bal. Trois actes. « La Fiesta. Le temps de la célébration, de la libération des ténèbres, du spectre du mal. Mais sous la célébration il y avait le mal ; la fête s’enracinait dans le sang, dans la conquête espagnole sur les Indiens. C’était un mémorial de mort et de destruction. » En arrivant dans la gare routière crasseuse, Sailor est confronté aux premiers Indiens qu’il voit de sa vie. « Elles avaient l’air pauvre et misérable mais elles portaient des tas de bijoux, boucles d’oreilles en argent et lourdes chaînes en argent et turquoise, encore des chaînes et des bracelets massifs, de gros bracelets en argent et turquoise autour de leurs gros poignets bruns. Elles paraissaient sortir d’un cirque mais il s’abstint de ricaner. Quelque chose lui en coupa net l’envie. » Dans cette petite ville mexicaine, non loin de la frontière, trois strates de la société qui sont aussi des épisodes de l’Histoire dont on comprend qu’ils se sont succédés sans se faire disparaître se réunissent pour la Fiesta : les Gringos, élégants et impeccables, logeant dans des hôtels de luxe, les Mexicains hâbleurs dans les boui-bouis crasseux et les Indiens mutiques, les plus anciens, doublement vaincus mais qui semblent détenir le secret végétal de résister au temps et à toutes les avanies. Elles se réunissent sans se mélanger en aucune façon. Et Sailor, jeune Gringo ravalé par la misère au rang de proscrit, tombe dans l’orbe de Pancho, qui s’appelle en réalité Don Jose Patricio Santiago Morales y Cortez, du nom du grand-père membre de la noblesse espagnole qui a fait des enfants à sa grand-mère apache. Au fil du roman, lui qui dort à même le sol de son manège, le Tio Vivo, invite dans son dénuement le jeune Gringo, le tirant d’affaire chaque fois qu’il le peut. Il le fait pénétrer, ce faisant, dans la société parallèle des siens, ces Indiens qui dorment eux aussi dans les rues, à même le sol.

C’est par la gamine indienne de quatorze ans, Pila, que Pancho en vient à s’attacher à Sailor. Toute l’histoire de cette amitié naît sur les chevaux de bois, quand Sailor offre un tour à la petite fille qu’elle est encore, sans tenter d’abuser de la femme qu’elle n’est pas encore, comme font ordinairement ses semblables. « Tu sais pourquoi tu es mon ami, Señor Sailor ? »
-Je n’en ai pas la moindre idée, bâilla Sailor.
-Parce que je suis Indien, dit Pancho. Et tu as été gentil pour une petite Indienne. Tu ne lui as pas dit viens dans mon lit et je t’offrirai un tour sur le vieux Tio Vivo.
Il ne répondit pas « Je n’ai pas de lit » mais :
-Pour l’amour du ciel, elle n’a que quatorze ans. »

Sans en avoir conscience, Sailor, suivant la courbe descendante de son destin, établit un pont fugace entre des univers qui d’ordinaire se côtoient sans se toucher. Il s’empoigne avec Le Sen et McIntyre, se promène et discute avec Pila, boit et dort avec Pancho, qui le secourt jusqu’au bout, avec fatalisme, sans essayer de l’infléchir. Il tente de sauver Pila et McIntyre tente de le sauver. Chacun court après ses rêves absurdes, court après sa perte. Et la Fiesta déroule son rituel de carnaval, rejouant les conquêtes sanglantes du passé pour tous les protagonistes. Les Gringos, les derniers vainqueurs, n’en sont pas exclus. Pancho en parle non sans mépris : « C’est de drôles de gens les Gringos, non ? Peut-être qu’un jour ils étaient des gens fiers mais je ne crois pas. » Son nez se rida. « Non je ne crois pas. Les gens fiers ne creusent pas comme des cochons pour trois sous, deux fois rien, un dollar, n’est-ce pas ? Les gens fiers sont trop fiers. »

Quant aux Espagnols, « Les Espagnols étaient des gens fiers à l’époque. Mais pas bons. Ils étaient cupides, égoïstes et cruels. Ils ne venaient pas avec la paix et l’amour dans le cœur. L’amour pour le ciel et la terre, et les gens de cette terre. Ils venaient pour voler. » Ses yeux luisaient comme les feuilles sombres au-dessus de la Plaza. « Quelque chose leur est arrivé. La terre ne les a pas aimés. Ils sont cruels envers les gens de cette terre. Je suis Indien. »

Ce roman a une construction antique. Le drame de quelques fourmis s’y déroule inexorablement, sur fond de tragédies plus anciennes, théâtralisées en fête. L’Histoire y est omniprésente sans y être figée, et on en sort avec le sentiment que les vaincus d’un jour ne le seront pas toujours, que les vainqueurs du jour connaîtront leur défaite sur un autre plan que celui où ils triomphent. Dans la peau de Sailor, qui échoue à rester présentable plus de quelques heures à travers la foule vociférante, la chaleur et la crasse, on se sent sale, on a trop chaud, on est en colère, on a la peur archaïque d’une petite Indienne qui nous rappelle le terrifiant visage de pierre d’une statue vue enfant, on se rappelle la misère honnie de son enfance, on ne désespère pas de s’en sortir avec quelques liasses de papier, on se retrouve confronté à une pauvreté si énorme qu’elle dépasse les dimensions d’un destin individuel pour devenir une entité fantastique, comme ces masques de carton-pâte et ces vêtements d’opérette de la Fiesta, comme Zozobra, Carmentran mexicain lesté des maux et des malédictions de l’année, qui ne brûle que pour ressusciter. On dort par terre en plein jour, veillé par une enfant indienne peu loquace mais attentionnée, on dort par terre dans le répit de quelques heures de nuit échappées à la rage de la Fiesta, dans la cage qui protège les chevaux de bois, avec le vieux Pancho couturé de cicatrices. L’énigme du roman, ce qui fait courir à Sailor, Le Sen et McIntyre le même lièvre, paraît négligeable en regard de tout ce qui se noue et se dénoue en si peu de temps, des liens capricieux et fugaces, mais si profonds qu’on les dirait éternels. C’est encore une des magies qui distingue ce roman, si fulgurant qu’il se déroule en trois jours, laissant d’ailleurs une fin ouverte, sur la trame d’un drame pétrifié qui donne une impression d’immobilité temporelle. Comme si tout ce qui s’y passe était à la fois complètement dérisoire et terriblement important, du fil de narration sublimé dont on tisse les légendes. Le style est entêtant comme un monologue traversant le bruit et la fureur, Dorothy B Hughes déploie une forme de récit circulaire, revenant sans cesse aux mêmes endroits, répétant les scènes et mettant remarquablement en scène les trois populations étanches de la Fiesta, le déferlement des réjouissances, les lieux assignés, ce tournoiement qui semble s’articuler autour du Tio Vivo. Les protagonistes se cherchent, se fuient, ne cessent de se retrouver pour se perdre encore dans le vacarme. Enfin ils disparaissent un par un de la scène qui se démonte. Certains meurent, d’autres s’enfuient, d’autres encore se sont évaporés dans la nature comme des fantômes. La Fiesta est finie.

Lonnie

Et tournent les chevaux de bois de Dorothy B Hughes, éditions Rivages 1994

Photo © Adèle O’Longh