Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge
Au théâtre des Gémeaux
Sceaux

Qu’est-ce qu’être juif ? Est-ce une identité ? Ces questions traversent l’œuvre d’Imre Kertésk, que Margaux Eschenazi brasse pour explorer les multiples façons de vivre sa judéité. Le résultat est une tour de Babel théâtrale qui enchâsse différents pays (France, Hongrie, Israël), plusieurs époques, de 1945 à l’époque contemporaine, une recherche onirique, intime, littéraire et politique. J’ai l’impression qu’en pensant à l’effet traumatisant d’Auschwitz, disait Kertésk, je touche les questions fondamentales de la vitalité et de la créativité humaines. Plus fondamentalement Margaux Eschenazi aborde la pluralité des résonances qu’une œuvre littéraire éveille en nous à travers une création théâtrale originale. Elle n’adapte pas Kertésk mais le recrée, le relie à la vie de chaque comédien.

Margaux entrelace les récits, les journaux, les lieux hantés par son dibbouk comme elle l’appelle, l’ébauche d’un roman et la construction de sa pièce avec une double mise en abîme, elle-même dans le personnage de Rosa et Kertésk l’auteur. Le tout se révèle déroutant et passionnant. La grande histoire depuis le retour des camps jusqu’à l’arrivée de Victor Orban au pouvoir en Hongrie se mêle à celle d’une famille juive, le frère Adam, religieux et ferrovipathe, son fils Gabriel qui ne veut rien entendre de l’histoire juive, son copain goy, Barthélémy, qui a quelque chose à se faire pardonner et colle à cette famille, leur fille Judith qui rassemble les membres épars et la grand-mère mutique qui ne veut pas raconter mais exige de se faire enterrer en Israël où elle n’a jamais mis les pieds. Le conflit israélo-palestinien, revient en boomerang à un moment donné comme une obsession, un nœud impossible à dénouer pour un juif démocrate. Après avoir livré la matière brute qui fait un roman, une pièce de théâtre, Margaux Eschenazi nous la redonne à voir assemblée dans sa mise en scène, comme si elle ouvrait les portes des coulisses avant de nous livrer l’œuvre réalisée. Le « vrai » Kertész et son double fictif, son personnage, servent de fil conducteur à cette tapisserie théâtrale. On ne pourra oublier cette scène dite « du couloir en L » où le bruit de pas d’un homme qu’il ne voyait pas, puisqu’il se trouvait dans une aile perpendiculaire, se démultiplia et se mit à retentir aux oreilles de l’écrivain comme s’ils étaient des centaines, ce qui lui fait dire J’ai su que je devais écrire. Le bruit des bottes soviétiques pendant l’insurrection de Budapest en 1956 sera sa « Madeleine » réveillant sa mémoire existentielle des camps de concentration. L’homme adulte comprend là ou l’adolescent se refusait à toute réflexion. Alors que sa vie lui échappait il s’en saisit et ce qu’il choisit d’écrire à ce moment-là c’est un roman sur Auschwitz, Être Sans Destin, non des mémoires à la manière de Primo Levi. Je considère comme une chance, une chance particulière et même une grâce, non le fait d’être juif, parce que je me fiche, dit-il de ce que je suis, mais d’avoir pu être à Auschwitz en tant que juif stigmatisé et d’avoir, par ma judéité, vécu quelque chose, d’avoir vu quelque chose de mes yeux et de savoir une fois pour toutes et irrévocablement quelque chose dont je ne démordrai jamais. Son personnage, un adolescent de 15 ans, ne s’interdit pas de voir la beauté de la vie, se crée un monde supportable, y compris à Auschwitz en décrivant les fleurs et le terrain de football, le bonheur ressenti par instants. On est bouleversé par le geste de cet écrivain adulte, sa distance par rapport à ce qu’il a vécu lui permettant de métaboliser sa mémoire, d’en faire une fiction. Loin des écritures de l’urgence, son œuvre, à la manière de Proust interroge l’expérience de tout un chacun.

Le plateau est mobile et transformable. Chaque objet se métamorphose, une table s’ouvre en lit ; de petits espaces se dévoilent ainsi, rétrécissent, se déplacent. Ce qui a fait l’espace, c’est la façon dont le jeu s’inscrit dans le dispositif. ll ne fait sens que par sa construction et sa déconstruction, par le basculement soudain des situations, le glissement de l’écriture jusqu’à la prise de parole par le théâtre grâce au travail sur la lumière (Marine Flores) sur le son (Christopher Shutt) et sur la musique (Malik Soarès) qui apporte au spectacle la force d’un ailleurs. C’est l’image du mycélium qui nous vient, le réseau de champignons sous le sol profond de la forêt, reliant les plantes par leurs racines, distribuant nutriments le long de sa toile, la métaphore d’un processus de création où tout est relié. Nous entrons dans la fabrique de l’écriture, de l’objet théâtral, dans la quête qui permet d’avancer peu à peu vers l’apparition du sens, qui n’est jamais acquis. Cette théâtralité du fragment, est proche d’un espace ouvert, potentiel, parce que le sens n’est pas donné d’emblée. Chacun, en fonction de son histoire gardera une trace du spectacle. Pour ce qui nous concerne c’est cette réflexion sur la façon qu’a un écrivain de créer du décalage, de chercher son style qui nous a passionnés. L’intime injonction au sujet d’un devenir, le Wo Es war, soll Ich werden freudien, Kertézk l’endosse avec la littérature, joie et non thérapie pour lui.

L’adapter à la scène c’est un peu comme vouloir traverser l’Atlantique en solitaire, lui qui refusait toute vérité à ses personnages et revendiquait la puissance de la fiction. Je connais trois moyens (…) de s’évader d’un camp de concentration, disait-il. (…) il y a dans notre personnalité un domaine qui, comme je l’ai appris, est notre propriété perpétuelle et inaliénable. Le fait est que, même en captivité, notre imagination reste libre. On imagine Margaux Eskenazy et son équipe, leurs heures de lecture et d’improvisations ; au fur et à mesure des lambeaux tombent, d’autres arrivent. On associe des choses sciemment, ou on accueille les idées surgissantes, accidentelles, qui vont se révéler, au sens photographique du terme. Impressionnant travail, perturbant, questionnant, nécessaire en ces jours où l’antisémitisme s’affiche au grand jour. Bravo !

Sylvie BoursierPhoto @ Loic Nys

Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge, est basé sur des extraits de l’œuvre d’Imre Kertész, Être sans destin, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Le Refus, Dossier K, Le Chercheur de traces et L’Holocauste comme culture, distribués notamment par les éditions Actes Sud (collection Babel).
 Conception, adaptation et mise en scène Margaux Eskenazi

Tournée :
Du 20 au 27 mars 2026
Théâtre national populaire, CDN de Villeurbanne
2 & 3 avril 2026
Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine (en partenariat avec le TQI)
Du 8 au 19 avril 2026
Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis