Starhawk © Adèle O'Longh

L’autre pouvoir
de Starhawk

Chacune trouve son nid de prédilection dans la grande diversité du mouvement féministe. Mais il me semble qu’il est intéressant d’explorer les innombrables branches de cet écosystème. Starhawk n’est pas qu’une autrice, c’est aussi une personnalité néo-païenne se présentant comme une sorcière, et donc avec des points de vue très mystiques. Ce courant appartient au mouvement beaucoup plus vaste de l’écoféministe, qui comprend à la fois des revendications humanistes et écologiques au nord mais aussi des autochtones du monde entier, défendant à la fois un autre rapport des humains à la terre, et des humains entre eux. Ici en France, l’initiatrice de ce mouvement est Françoise d’Eaubonne, qui a d’ailleurs inventé le terme. D’Eaubonne était une intrépide boutefeu libertaire, plus encline à saboter les centrales nucléaires ou épouser les taulards pour faire chier sa famille de bourgeois que sujette aux extases mystiques. Starhawk, dans la grande famille écoféministe, revendique aussi l’activisme, mais elle met une spiritualité syncrétique au cœur de son projet. Cette dimension est primordiale pour elle, et apparaît donc dans ce livre. C’est une fiction d’anticipation où San Francisco est devenue le siège d’une société égalitaire qui vénère et protège les quatre éléments sacrés, l’eau, l’air, la terre, le feu, qui n’appartiennent à personne et auxquels tout le monde a accès. Les rituels y sont insérés dans toutes les opérations de la vie. Les différentes religions et spiritualités y cohabitent et sont rassemblées dans le culte général. Cette société prend grand soin des sources et de l’eau, pratique la permaculture et met le soin au plus haut dans ses priorités. La ville, démolie par les guerres anciennes et la pollution, présente pourtant l’apparence d’un jardin verdoyant où l’eau circule sans cesse, distribuée par le biais de multiples petits canaux. Les guérisseuses y pratiquent un art en grande partie énergétique, et sont des expertes en herboristerie. La ville est gouvernée par le biais de conseils et chapeautée par quatre ancêtres, de vieilles femmes qui autrefois, inspirées par le mouvement Reclaim the streets, descendirent dans la rue avec des piolets pour défoncer le goudron et emblaver la voie, lançant le soulèvement en 2028. Depuis le mouvement s’est continué et les véhicules à essence ne circulent plus dans la ville. La mobilité a été repensée, ainsi que les rapports sociaux et l’économie. Tout le monde travaille, et dans cette société extrêmement sobre personne ne manque de rien. L’égalité humaine est à peu près réalisée. Cependant les épidémies se succèdent, et il est difficile d’y faire face.

Non loin, Los Angeles est en proie à la dictature impitoyable d’un combo militaro-religieux, celui des Intendants. La résistance y existe sous deux formes : interne, peu développée, et externe, sous forme d’une sorte de guérilla. Cet État est évidemment impérialiste, à sa modeste échelle, et projette d’envahir son paisible voisin, où il a été décidé que l’idéal philosophique nécessitait, pour que la société reste harmonieuse et équilibrée, qu’on se passe de corps armés. Par ailleurs, il règne sur ses subalternes par le biais d’anticorps qui les protègent des virus régulièrement conçus comme armes bactériologiques.

Les habitants de San Francisco ont des liens très forts entre eux, entretenus par une communication de télépathie mystique qui les relie aussi à leurs morts, à l’occasion. Aucune discrimination d’aucune sorte n’a lieu, et ils pratiquent une sexualité expansive de bonobos qui contribue à réguler les tensions interpersonnelles. Il y a Maya, une très vieille femme qui a pourtant toujours un cœur de jeune fille intrépide, son petit-fils Bird, le musicien, et Madrone, la guérisseuse, qui fut une des amantes de Bird. Bird a été capturé par les intendants depuis une dizaine d’années quand le livre commence, et nul ne sait s’il est mort ou vivant. Il a subi toutes les tortures et perdu la mémoire, mais il va la retrouver, ainsi que ses capacités psychiques oubliées.

Le roman raconte la double épopée de Madrone et Bird, qui un instant vont se croiser, l’un rentrant chez lui, l’autre partant à la quête de remèdes pour contrer la guerre bactériologique des Intendants. De multiples personnages s’y rencontrent, parfois à peine ébauchés, parfois très fouillés, et la description des deux sociétés complètement antagonistes est particulièrement détaillée, surtout du côté de l’utopie toujours menacée de San Francisco. C’est un bouquin extrêmement intéressant même si on n’a pas la fibre trop cultuelle.

Les problèmes posés sont parmi les plus critiques d’aujourd’hui, bien que le roman ait plus de trente ans. Peut-on combattre la violence sans violence ? Les armées des Intendants, formées de troufions fanatisés et supérieurement opprimés, se révèlent brutales et sans pitié. Elles pourraient anéantir en quelques semaines ce qui a mis deux décennies à se construire, les institutions de la ville, l’équilibre entre les différentes catégories d’humains, et entre les humains et leur écosystème. La guerre déchire cette société toujours en équilibre précaire. Peut-on vraiment combattre la violence des armes par les discours de paix et la résistance passive ? Que peut-on contre la douleur ? La terreur ? Là où les individus les plus opiniâtres vacillent, la communauté se tient les coudes et résiste, bien que le choc de l’affrontement la fissure. Au bout du compte, la victoire – toujours provisoire – procède d’une tactique expérimentée dans notre monde et à diverses époques de l’histoire : résister par l’attrait plutôt que par la force, mais résister victorieusement. Nul besoin pour cela de magie, ni de télépathie, ni du pouvoir poétique que les abeilles confèrent à la Melissa. Cependant c’est tout cela qui gagne l’opportunité de se perpétuer, au moins pour un moment, et les désertions ne se sont faites que dans un sens. La beauté, la tendresse et l’harmonie sont plus réconfortantes, même pour des brutes décérébrées, que la tyranie, la terreur, le mépris, la douleur et la brutalité. On se prend à rêver que ceux qui aspirent au déchaînement punitif des fascismes se le rappellent : le despotisme pue. Il est laid, imbécile et brutal, mais simple. Comme la mort est décidément plus simple que la vie.

Lonnie

L’autre pouvoir de Starhawk, trad. de l’anglais (Etats-unis) par Géraldine Chognard en 2025, edts Cambourakis, original The fifth sacred thing, 1993.

Illustration: Starhawk © Adèle O’Longh