« Elle aimait se promener dans les allées du cimetière du Montparnasse. Comme autrefois ses moutons quand elle était bergère, elle épie les pierres sur ce plateau ras. Elle est bien, c’est calme et solitaire, vertical (statues, croix, caveaux, cyprès), horizontal (tombes). Carré, simple, clair et – radical. Ce qui, bien sûr, lui plaît. La proximité des morts ne l’embête pas – une moitié d’elle vit avec eux. D’ailleurs, elle croit un peu aux fantômes. »
Qui ? Marguerite Audoux, l’auteure oubliée de Marie-Claire, sorti en 1910, roman si célèbre à l’époque qu’un magazine prit son nom. Géraldine Doutriaux, au détour d’une librairie, tombe sur ce livre ; la couverture porte un bandeau avec les yeux de l’écrivaine, et aussitôt lui vient cette pensée : « Ces yeux-là donnent du courage et de l’espoir ». Des mots simples qui l’étonnent elle-même.
Et on la comprend. On partage son affection pour cette femme qu’elle décrit si bien, dont elle dit que ses outils d’auteure étaient : sa vie, ses sensations et le ciel. Car finalement, y a-t-il d’autres outils pour écrire ? Quels que soient les degrés d’imagination ou de réflexion qu’on met dans les romans, est-ce qu’on ne fait pas toujours avec notre vie, nos sensations et… le ciel ? Plus ou moins pluvieux, ou pas, bouché ou découvert, avec ou sans les variations de nuages – qui passent, là-bas… le ciel, en dernier recours. Ce sont, en tout cas, les outils qu’elle utilise aussi, Géraldine Doutriaux, quand elle évoque celle qui a vécu debout, de fille de bâtard à écrivaine.
Parce qu’elle n’était pas partie pour ce genre de trajectoire, Marguerite, loin s’en faut ! Née en 1863, fille de pauvres, elle démarre très mal. Après la mort de sa mère et l’abandon de son père, alcoolique comme dans les romans de Victor Hugo – l’auteur de génie qui, paraît-il, abusait benoîtement des petites filles comme elle placées à son service -, elle est mise à l’orphelinat. Sans famille, donc, et sans argent. Mais, effet collatéral, pas sans éducation. Ni, et c’est là un Ni décisif dans son début de vie, sans amour, du moins pour un temps. Celui de la nonne qui la prend sous son aile et la pousse à étudier.
À douze ans, il faut partir ; elle devient bergère. Et quand, plus tard, elle écrit sur la campagne que son double, Marie-Claire, découvre à ce même âge, Marguerite ne fait pas de phrases lyriques sur la misère, comme le grand homme dont elle aurait pu être l’engrossée, et, par voie de conséquence, la congédiée petite bonne, non, elle utilise des mots simples – comme le ciel : « Les arbres de la forêt se penchaient de notre côté en faisant un grand bruit. Un lièvre traversa le chemin sans se presser. Il s’arrêta au milieu des genêts pour nous regarder passer. Ses grandes oreilles droites semblaient doubles à cause de la clarté de la lune. Un peu plus loin, une bête blanche sauta sur la route et disparut aussitôt dans les fourrés. (…) Tout ce que je voyais me causait une joie immense. La route blanche me paraissait un ruban de soie neuve qui s’allongeait à mesure que la voiture avançait, et la lune semblait nous suivre pour éclairer notre chemin. »
Je ne connaissais pas Marguerite Audoux, cette femme qui a souhaité être enterrée « face à la mer, au pied d’un arbre, sans mausolée ni dalle – rien sur la tête ou sur le ventre » et qui disait avoir lu si peu. Je remercie sincèrement Géraldine Doutriaux de nous la présenter dans ce livre. Et je la remercie aussi de le faire avec une telle tendresse.
Kits Hilaire
Le cas Marguerite Audoux, de Géraldine Doutriaux, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2026
Photo : Lumière © Adèle O’Longh 2026