Vautour américain
Columbia Eagle est le nom d’un cargo chargé d’armes, et notamment de bombes au napalm, qui fait des allers-retours entre la Californie et le Sud-Vietnam. On est en 1970, les États-Unis sont mobilisés à fond dans la guerre du Vietnam, ce qui veut dire déverser toujours plus de tonnes de bombes pour prouver qui est le plus fort. On a un aperçu de cette politique démesurée et inefficace encore aujourd’hui.
Deux des marins embarqués sur ce bateau civil ont projeté de faire un coup d’éclat. Ils ne veulent pas rester inactifs face à l’horreur de la guerre. Convaincus par les idées pacifistes, vaguement marxistes, peut-être un peu hippies, ils sont à l’image des jeunes de leur génération qui ne veulent ni mourir ni tuer au Vietnam. Ils ne savent pas très bien ce qu’ils vont faire, mais ils ont une arme de poing, des idées, du courage. Ils ont des suées aussi, car ils se rendent compte qu’ils vont faire quelque chose d’énorme, qui les dépasse, que personne ne comprendra, qui leur fera perdre tous les privilèges des citoyens américains, qui fera que leurs parents les renieront, que leurs amis leur tourneront le dos, nieront les connaître.
Ces deux marins essaient bien de rallier d’autres matelots, mais tous se méfient, tous sont prudents, tout le monde se surveille. Alors, dans ces conditions, comment convaincre un marin de faire un truc de fou ? Le risque est de se retrouver aux arrêts directement, avant même qu’ils aient tenté de faire quoi que ce soit. Alors ils masquent leurs intentions, leur radicalité, ils essaient aussi de se mettre vraiment d’accord, de vérifier que l’un peut compter sur l’autre, sinon tout est foutu, et la peine de mort sera peut-être au bout du court chemin de leur vie.
On avait beaucoup aimé un précédent roman d’Antonin Varenne, Dernier tour lancé, publié en 2021 et chroniqué ici. On retrouve dans ce roman cette même fascination pour les personnages hors du commun, qui font des trucs hallucinants, qui sont en dehors d’eux-mêmes. Des personnages qui surprennent le lecteur, qui le captent. Dans Les Fils de l’Aigle, on est sidéré d’autant plus que l’histoire est vraie, qu’elle est documentée, et qu’elle n’en est que plus tragique.
L’histoire est racontée par un journaliste de gauche, qui l’explique à un officier de police, de droite forcément, mais qui a un fils engagé au Vietnam. La relation entre les deux hommes va prendre un tour inattendu et c’est presque une autre histoire que raconte Antonin Varenne avec l’amitié qui se tisse entre les deux hommes au-delà de l’événement qui est au centre de cette histoire.
Un livre à lire pour se replonger dans cette période, être pris dans des enjeux qui ne sont pas si lointains, pour avoir le cœur qui bat au rythme des machines du .
François Muratet
Les Fils de l’Aigle, Antonin Varenne, Gallimard, 2026
Illustration : Photo 1 Gina Cubeles 2026