Olivier Bourdeaut est né au sein d’une famille on ne peut plus convenable ; père notaire, mère au foyer, sans préoccupation économique apparente. Toutes conditions remplies pour qu’il fasse une belle carrière, se marie, ait de beaux enfants et s’inscrive dans une continuité bourgeoise digne de provoquer l’exaltation du Figaro madame.
C’est d’ailleurs bien ce qui s’est passé, il a coché toutes les cases, sauf, pour l’instant, et que je sache, celle du Figaro Madame, les journaux préférant envisager son cas dans les rubriques littéraires.
Le cas en question vient de ce que, entre les situations de départ et d’arrivée sus-citées, celles confortant l’appartenance jusqu’à présent indéracinable à la classe moyenne supérieure, quelques tourments sont venus compliquer les données.
Les tourments sont d’origine paternelle. L’homme est brutal, méprisant, humiliant. L’enfance et l’adolescence d’Olivier sont un chemin de croix qu’il a parcouru à genoux. En dictature il n’y a pas de pourquoi. Dans cette histoire, il n’y en a pas non plus. Toute réponse à quelque demande que ce soit commence et finit par Non, s’agrémente de quelques baffes infligées dans un rituel conçu par le patriarche avec toute la précision que son esprit dérangé juge nécessaire.
De cerises sur le gâteau, le récit ne manque pas. On finirait par chercher le chocolat dans la forêt noire. On est heurté, indigné mais Olivier Bourdeaut nous conduit ailleurs et c’est la grandeur de ce récit.
Et l’ailleurs c’est celui-ci ; personne n’est apte à juger de cette relation portant de si grands défauts. L’amour dont il est question- et il en est question- a emprunté des voies différentes, contestables si l’on veut, révoltantes si notre opinion est faite quant à ce que doit être une relation père-fils, inacceptable peut-être, irrecevable pour les plus radicaux d’entre nous.
Tuer le père, il semble en être question, parfois au sens propre. Sans doute, de temps à autres, l’envie de meurtre saisit-elle le jeune Olivier, sans doute la haine se fait-elle parfois plus forte que toute autre chose, sans doute.
Mais on dit que tuer le père consiste à sortir de son royaume, se détacher de la toute-puissance du « grand autre ». Le grand autre, en l’espèce, est contestable en tant que tel, quant au royaume, ma foi, il n’était pas céleste.
Mais on dit aussi que se séparer du père consiste à devenir l’objet de son désir. On s’épargnera toute tentative d’analyse psychanalytique, d’abord par incompétence, ensuite parce que la narration ne nous y conduit pas.
Ça n’est pas compliqué ; puisque le père ne se remplace pas, puisqu’il s’incruste à vie dans tous les sillons de ses enfants, puisque même les pauvres héritent alors il faut accepter que la continuité de notre existence ne passe par aucune rupture, qu’elle n’est que l’accumulation de strates et qu’on fait avec, plus ou moins bien.
Mais si le bilan final a exclu la haine de ses colonnes, s’il résulte d’une enfance martyrisée que la haine ne s’est pas non plus imposée dans les rubriques d’un compte de résultat apparemment en déséquilibre, alors il nous reste l’attendrissement, le pardon, l’impérieuse nécessité de faire mieux. Pas difficile ? Pas si sûr. Il en faut du courage et du talent pour avoir écrit « Une histoire d’amour et de violence »
Christian Vigne
Une histoire d’amour et de violence, de Olivier BOURDAUT, Editions Gallimard, 2026
Illustration : Homme © Adèle O’Longh 2026