Emmanuel Marre n’a que faire des fresques historiques à la Xavier Gianolli. Son film n’a rien d’une reconstitution, il suit la trace de son arrière-grand-père Henri Marre, fonctionnaire à Vichy de 1940 à 1944. Un magnifique prologue tchekhovien annonce la couleur, on zoome d’un convive à l’autre lors d’un cocktail entre fonctionnaires français avec une caméra en mouvement permanent. La guerre, les Allemands, la Résistance sont hors champ. Des bribes de conversation nous parviennent, ce pince-fesses ressemble furieusement à une soirée branchée d’aujourd’hui. L’entre soi est de rigueur dans ce petit monde policé et on a l’alcool gai, pas un mot de l’étrange défaite, de la sidération, que chacun devrait légitimement ressentir. Oui, on fait la fête à Vichy en 1940 et les agents zélés d’un fascisme en marche tuent le temps, glaçant quand on connaît la fin, mais eux ne peuvent pas savoir. Emmanuel Marre observe l’engrenage en marche à l’échelle d’une vie, quand la désespérance et l’opportunisme d’un homme rencontrent une idéologie.
La caméra suit Henri Marre, un pauvre type effacé qui essaie de se placer ici et là pour être à la hauteur des exigences de sa femme. Il n’a pas les codes et très vite on le prend pour un con « parler comme ça vous fait passer pour un couillon » lui réplique-t-on quand il ose dire sa foi dans le maréchal Pétain. Henri Marre admire le Maréchal comme la plupart des Français en 1940, il n’a rien d’un antisémite. Sa candeur tranche avec la discrétion des autres, habitués des cabinets ministériels, qui se gardent bien d’exprimer leur opinion.
Pétain, on ne le verra pas non plus, sauf ses portraits placardés dans chaque bureau, le réalisateur s’intéresse aux obscurs que l’on voit sur les photos sans les reconnaître. Henri tente de se faire embaucher après une série de faillites professionnelles. Ecrivain raté, il essaie de fourguer son traité de management intitulé Notre salut, publié à compte d’auteur, grâce auquel il ne promet rien de moins que le redressement de la France par l’efficacité de l’organisation. Il écopera finalement de la gestion du CLC (commissariat à la lutte contre le chômage) à laquelle il s’attellera sans relâche. Swann Arlaud, formidable d’insignifiance, donne corps à cet homme ascétique, un passe muraille au bout du rouleau, dans une interprétation qui force l’admiration. Il a cette capacité à jouer collectif, à éclairer ses partenaires, qui colle parfaitement à son personnage, un homme qui n’a de place ni dans son job, ni dans sa famille et qui ferait mieux de se taire plutôt que de raconter des conneries. Formidables trouvailles scénaristiques, on le voit se faire lire les lignes de la main au début et s’entendre dire en public « rien d’exceptionnel ne peut vous arriver » ou encore à la fin tenir compagnie à un enfant de huit ans qui n’est pas le sien avec un regard de noyé, d’une médiocrité bouleversante, dans une scène tragique sans paroles, avec un Swann Arlaud déchirant. Que pense le patriote du management de sa débâcle intime et professionnelle ? A-t-il des remords ? on n’en saura rien, il mourra en 1956, oublié de sa famille qui perd sa trace après la guerre.
Notre salut est un immense film de mise en scène, à regarder autant qu’à écouter, les lettres (réelles quand on les dirait écrites pour le film) du couple Marre, d’une qualité littéraire incroyable, servent de trame à la chronique d’une défaite annoncée du couple sur fond de falsification du langage. La direction d’acteurs mélange l’improvisation aux mots-clefs comme disent les communicants avec des comédiens qui se coupent la parole sur des tics de langage actuels. L’histoire est filmée en live caméra à l’épaule comme un reportage, sans un seul contrechamp, avec des codes de jeu presque « nouvelle vague ». Chaque phrase pèse d’une force balistique inouïe sur une grammaire de l’horreur qui va se nicher dans les détails, les colonnes de chiffres, les courbes statistiques. Au terme de « ramassage » des Israélites, par trop cru, la secrétaire de Mr Henri préfère le mot « regroupement », une « opération spéciale » en quelque sorte et non une guerre, des déportations et des rafles. Emmanuel Marre a retrouvé dans les archives des échanges par télégramme entre son aïeul et le préfet de Limoges, un des bourreaux de Vichy, à propos de l’essence et du nombre de camions nécessaire au convoyage des juifs. Que dire de ce blâme pour falsification comptable à l’encontre d’un fonctionnaire du CLC qui, sans autorisation administrative, avait acheté de la paille et des pots de chambre pour les déportés entassés dans les wagons (histoire véridique qui apparaît dans les comptes du CLC de 1942).
Selon Hanna Arend n’importe qui peut servir une machine totalitaire parce qu’il n’a pas connaissance de l’ensemble. Emmanuel Marre ne semble pas adhérer à cette thèse. Plusieurs moments dans le film montrent le vertige sourd des corps, les silences administratifs qui pèsent des tonnes, les visages interloqués qui n’en croient pas leurs yeux. Il est évident que tous comprennent à un moment donné sans pouvoir partager l’ignoble vérité, on fait comme si, le comment remplace le pourquoi. Quelques-uns débrayent brusquement, tentent de ralentir la machine de l’intérieur, lorsqu’ils ne peuvent plus ignorer que les Nazis dictent leurs lois, le gouvernement de Vichy n’étant qu’un fantoche pratique. Les oppositions n’éclatent jamais frontalement, elles émergent en réunions lors d’échanges feutrés sur la logistique, a-t-on ou pas les moyens de réquisitionner les travailleurs étrangers, d’identifier tous les travailleurs « israélites » à exfiltrer des listes de chômeurs (un labeur harassant en pleine chaleur estivale dira un des fonctionnaires !), doit-on ou pas accepter la francisque ? La sensation de grande mascarade va crescendo et culmine dans la garden-party chez le préfet de Limoges où les convives se déhanchent sur un tube has been des années 70, pop-corn, interprété par la Chanteuse Santana qui évoque le pouvoir d’aimer dans un monde pourtant chaotique. Autre scène d’un ridicule sidérant, la répétition qui voit Henri demander à ses employés de hurler le slogan en faveur de Pétain lors de sa venue à Limoges avec une banderole minable « langage du père, langage du chef, suivons le Maréchal ». Mais vous n’avez jamais été en colère, vocifère-t-il face au manque d’enthousiasme de ses ouailles.
Le tout baigne d’une lumière enténébrée aux couleurs sombres réfléchissant le milieu administratif dans une esthétique proche des thrillers de série B ou des films amateurs sépia avec des grands flashs comme les actualités de l’époque.
Quel malaise impalpable, hier comme aujourd’hui, s’abat sur nos démocraties et leurs institutions ? Emmanuel Marre nous transmet son inquiétude maintenant le film dans une tension presque insoutenable. Ne sommes-nous pas par instants des Henri Marre déboussolés, qu’aurions-nous fait ? On rit jaune lorsque l’on voit s’afficher aux abords d’un cinéma de Vichy l’annonce d’un film de Jean Delannoy « L’Éternel retour » . Chapeau l’artiste qui distille avec intelligence ses messages subliminaux, confiant dans la manière avec laquelle le spectateur recevra son film sans esbroufe, artisanal, documenté, d’une honnêteté exemplaire, fait main et fait maison, fabriqué à plusieurs – les interprètes étant, comme souvent, cocréateurs –, le contraire d’un produit manufacturé. Un très grand film !
Sylvie Boursier
Photo @Kidam et Michigan films ainsi que Condor distribution.
Notre salut d’Emmanuel Marre, vu en avant-première presse, sort en salle le 30 septembre.
Palme du meilleur scénario 2026, Festival de Cannes.