On sort pétrifiés par ce que l’on vient d’entendre. Autant Phèdre et Antigone, sont solaires, autant Zerline est une ombre, glissant autour des meubles dans un rayon de lumière, une présence sournoise qui s’insinue par surprise ; comme Médée, elle brille par son absence de filtres, de doutes, de pudeur, déballe tout face à un homme quasi silencieux, la bassesse, les ressentiments, les différences entre désir et amour, les dénis de justice, les petites lâchetés et les grandes illusions qui tissent sa vie de domestique, chez un maître et seigneur, président de cour d’Assises, sa passion pour son amant Von Juna qu’elle partage avec sa maîtresse haïe tout comme Hildegarde, fruit de cet adultère. Zerline joue du seul moyen à sa disposition, le sexe, pour assoir son pouvoir et se trompe de combat selon Hermann Broch qui fait le portrait dans Les Anonymes de compatriotes dénués de toute conscience politique à l’heure d’une montée du nazisme. Aux antipodes de la résilience, cette notion si à la mode, son désir de vengeance est intact, la fait vivre mais le sentiment d’humiliation nourrit les extrêmes.
Un couple improbable, uni dans la solitude, officie dans la superbe salle en Pierre de l’Epée de Bois qui n’a jamais aussi bien porté son nom, pour un huis clos crépusculaire. La puissante muraille aux belles ogives qui ouvre sur le bois de Vincennes allie minéral et végétal ; elle réfléchit un fil lumineux propice aux ombres projetées sur les murs. Les seuls instruments de Bernard Sobel sont la parole, le geste, la voix des acteurs et quelques éclairages, un ascétisme digne de ceux qui placent le texte plus haut que tout et utilisent un lieu propice au rituel.
Julie Brochen soutient de bout en bout ce monologue créé la première fois par Jeanne Moreau et adressé à un locataire de la baronne, Sylvain Martin, qui éclaire la comédienne en ponctuant sa litanie de quelques remarques sans pouvoir endiguer le flux ininterrompu d’une femme monstrueuse de lucidité qui vide son sac. Loin de ne faire que nettoyer les saletés des autres, elle les étrille, les récure d’un acide ravageur. Exit les apparences du don Juan-Juna, elle le cloue aux piloris, tout en le désirant comme une malade C’était un de ces hommes qui placent les femmes à la fois trop haut et trop bas. C’est pourquoi ils doivent les servir avec leur corps. Mais ils ne peuvent leur accorder aucune considération avec leur esprit. Ils ne peuvent pas aimer, ils ne peuvent que servir. Et dans chaque femme qu’ils rencontrent, ils servent celle qui n’existe pas mais qu’ils pourraient aimer si elle existait, et cette femme n’est rien d’autre qu’un esprit malfaisant qui les asservit.
La voix posée de l’actrice dissèque sa vie perdue, puis se tord progressivement, la bouche grimace, souffle saccadé, au bord des larmes elle essuie son visage. Elle va livrer bataille, négocier les virages, se raidir dans les descentes sur cet espace vide et y dessiner un territoire éphémère. Un minimum de gestes accompagne la parole pour ne pas la brouiller, et ce presque rien dit beaucoup dans une économie de déplacements. Julie Brochen, le corps usé et les mains un peu rouges d’avoir trop frotté, arpente l’espace, titubant presque mais des mains un peu rouges valent mieux que tout ce vacarme cérébral manucuré. Là ou Jeanne Moreau en imposait par la distance, Julie Brochen se livre pieds et poings liés aux mots glaçants d’une anonyme aux mains rouges, sans souci de son image, en risquant sa peau. Sylvain Martin encaisse pendant près d’une heure trente une bordée d’anathèmes contre les aristocrates, tente de résister puis capitule, tout se joue dans les regards, les paroles étouffées et une forte complicité avec sa partenaire. Il nous protège d’une confrontation directe avec la servante aigre pour ce que l’on imagine être son unique confession.
Le théâtre est cet espace unique où l’on peut encore entendre des paroles irréductibles sur la condition féminine domestique, celle que la bonne société refoule.
Sylvie Boursier
Photo © Arnaud Chappe
Le récit de la servante Zerline, d’après Les Anonymes d’Hermann Broch, mise en scène de Bernard Sobel
Vu au théâtre de l’Epée de Bois en mai 2026.