Badjens au théâtre 11 à Avignon, festival off
Badjens : littéralement mauvais genre, espiègle ou effrontée. Badjens, est le surnom donné par sa mère à une jeune iranienne, Zahra, qui, le 24 octobre 2022 à Chiraz, monta sur une poubelle, pour brûler le voile qu’elle venait d’ôter. Elle fut fauchée à 16 ans par les balles des Gardiens de la révolution, quelques semaines après la mort de Mahsa Amini qui a déclenché une vague massive de protestations dans toute la République islamique d’Iran.
Delphine Minoui, journaliste franco-iranienne et prix Albert Londres, qui a vécu en Iran entre 1997 et 2007, met en scène son roman éponyme, donnant une voix à la jeune fille. Celle-ci revoit sa vie au prisme de sa mort, dernier acte d’un parcours d’émancipation dans un monde où naitre fille c’est « mourir dans le regard des hommes ».
À sa naissance, l’obstétricienne ne cesse de bafouiller « désolée, désolée ». Badjens (interprétée par la formidable Alice Rahimi) se met à dessiner au sol, à la craie, sous la forme d’un dessin naïf, la silhouette de sa mère, puis se recroqueville à l’intérieur des traits, en position de fétus. A quoi bon naitre sous une étoile si noire ?
À quatre ans, elle frôle la mort dans l’incendie du domicile familial. Lorsqu’elle parvient in extremis à sortir, son père, déjà dehors avec les autres membres de sa famille, « lève la tête, en la voyant courir vers eux. Son visage n’exprime aucune émotion. Il se contente de dire : – Oh, mince, on t’a oubliée ! ». A 12 ans, elle est violée par un cousin « Le soir, quand tout le monde dort, il m’arrive de songer à la mort. Je me revois sur le toit de ma tante. Je suis sur la pointe des pieds, au bord du précipice ». No comment. Un parcours de fille fréquent dans ce pays gouverné par des massacreurs intégristes.
Grâce au surnom donné par sa mère, Zahra se métamorphose en Badjens, mauvaise graine et graine de rebelle. Sur scène, la comédienne fait valser la capuche noire qu’elle portait sur la tête, fait mine de se raser les cheveux pour assister aux matchs de foot, se réapproprie son corps dans une performance superbe avec enroulement sous une étole rouge telle Isadora Duncan, bombe des slogans… « Quand Leyla rentre ses cheveux sous un bonnet, je me les rase carrément. Quand elle enfile une chemise XL, je mets un jean cargo. Je porte une casquette, des baskets sans lacets. Je plaque du sparadrap sur ma poitrine pour cacher mes seins naissants. Je me travestis pour contourner les interdits ».
La claque que l’on ressent à la vue de ce spectacle tient essentiellement à l’interprète servie par une mise en scène au cordeau. Alice Rahimi accomplit une véritable performance à mi-chemin entre slam, langage parlé et danse, accompagnée par la chanteuse Hura Mirsheraki, avec le musicien Renaud Satre et sa guitare électrique. Elle est littéralement époustouflante, avec sa voix éraillée à la Patty Smitch et son énergie colossale, on se demande qui d’autre aurait pu endosser le rôle. Les chansons, comme celles des chanteurs Toomaj Salehi (condamné à mort) ou Mehdi Yarrahi qui a reçu 74 coups de fouet pour avoir chanté contre le voile, appellent à la révolte, les images d’archives projetées sur écran accentuent le propos. On voit des femmes lever le poing, jeter leur foulard, Badjens chanter gaiement devant ses copines puis bruler son foulard en pleine manifestation…
On comprend l’urgence ressentie par l’autrice de porter à la scène son roman pour donner corps aux milliers de femmes iraniennes assassinées par le régime des mollahs. Elle le fait dans une scénographie au symbolisme direct qui frappe les esprits. A la fin, les mots deviennent inutiles, seule demeure la poésie, comme celle de la poétesse Tahereh, au XIXe siècle :
« Si je confie au vent ma chevelure ambrée, j’attraperai toutes les gazelles des champs. Si de khôl je farde mes narcisses tendres, je plongerai le monde dans les ténèbres. Si le ciel désire voir mon visage, il sortira chaque matin son miroir en or. »
Zan, Zendegi, Azadi. Femme, Vie, Liberté.
Sylvie Boursier
Photo (détail) © fabrique de théâtre Stephenvincke
Badjens de et mis en scène par Delphine Minoui jusqu’au 23 juillet à 18h40 au 11, festival off Avignon 2026
Texte édité au Seuil (2024).
Durée : 1h15