La Compagnie des menteurs
de Karen Maitland

L’histoire de cet impressionnant polar médiéval commence à la Saint-Jean de l’année 1348, lors de la foire de Kilmington. À cette date où le Camelot, qui est l’unique chroniqueur des évènements, commence à narrer la constitution progressive de cette fameuse compagnie, il fait particulièrement froid pour la saison et il pleut. C’est aussi à ce moment, mais nous ne l’apprendrons pas plus tôt que les compagnons de fortune, que la grande peste accoste en Angleterre, apportée par un navire venant de Guernesey, et qu’une première victime en meurt à Melcombe, à quelques lieues de l’endroit où ils se trouvent.

Cette année-là, il pleut tous les jours de la Saint-Jean à Noël, les récoltes pourrissent sur pied et le bétail succombe à toutes sortes de maladies. La pestilence, comme on l’appelait alors, se propage vélocement, frappant une population affaiblie par la disette.

Camelot, tel qu’il se présente, est un vieux vendeur de reliques, qu’il emballe dans des contes destinés à démontrer leur caractère magique. Il s’enorgueillit de vendre de l’espoir. Il ne lui est pas difficile de faire croire aux combats qu’il a menés pour se procurer le lait de la Vierge, les larmes-Du-Christ, les cheveux des saints, car il est défiguré par une énorme cicatrice qui a effacé un de ses yeux et écrasé son nez contre sa figure. Dès le début du récit il apparaît sagace, fataliste et plutôt bienveillant. La première personne qu’il va rencontrer, et qui ne fera pas tout de suite partie de la compagnie est Narigorm, une petite tireuse de runes d’une douzaine d’années, aux cheveux et à la peau d’un blanc de neige. Arrivent ensuite Jofre et Rodrigo, deux ménestrels vénitiens. Jofre est très jeune et chante comme un ange, mais est enclin à sombrer dans toutes les bêtises de l’adolescence, dont la moindre n’est pas de se saouler horriblement chaque fois qu’il en a l’occasion. Rodrigo, son maître, le sait infiniment plus doué que lui-même et désespère parfois d’arriver à en faire le chanteur qu’il peut devenir.

Zophiel, lui, véhicule une créature des mers, un bébé sirène momifié, dans son chariot qui abrite aussi nombre de mystérieuses caisses. Il gagne sa vie en exhibant son monstre sur les foires et en faisant des tours de magie. Xanthos, la jument ombrageuse qui lui sert d’attelage quand elle est d’humeur, est un personnage à part entière du roman. Adela, qui est enceinte de quatre mois, et Osmond, son époux, un peintre qui gagne sa vie en ornant les églises les plus modestes, les rejoignent. Viendront ensuite Cygnus, un conteur affligé d’une aile de cygne en place d’un de ses bras, et enfin Plaisance, domestique remerciée et herboriste avisée, qui a pris Narigorm sous sa protection.

Chacun de ces personnages est d’une remarquable densité et tous, Camelot compris, cachent manifestement de lourds secrets sous le récit parfois imagé ou merveilleux qu’ils font de leurs déboires. L’assemblage hétéroclite qu’ils forment est traversé de tensions, voire de haine, mais aussi de compréhension et d’amitié.

Dès le début du livre et alors qu’ils ne sont pas encore neuf, un loup hurle à leurs trousses, bien que la contrée en soit depuis longtemps débarrassée, et il ne cessera de se manifester, ajoutant encore à l’angoisse des voyageurs.

Car la pestilence, comme on appelle la peste à l’époque, se propage beaucoup plus vite qu’ils n’avancent au pas lent de Xanthos, sur des chemins embourbés par la pluie continuelle. Camelot aspire à se diriger vers le nord, vers les collines embrumées des Cheviots, parsemées de places fortes qui délimitent la frontière mouvementée avec l’Écosse, tandis que Zophiel veut absolument gagner un port à l’est. Mais dans le chaos grandissant, leur cheminement prend l’allure d’une errance forcée. Car le menu peuple n’est pas le seul à être décimé, les autorités religieuses et politiques qui tiennent l’ordre médiéval laissent, en succombant, des vides que personne ne comble. Et la panique générale se répand, déchaînant une férocité toujours latente envers les responsables potentiels.

« La peur gagnait les terres. Elle montait en silence, telle la marée dans une crique, une peur froide, grise, qui s’insinuait partout. On ne parlait plus dans la région que de la pestilence qui avait atteint Londres. La nouvelle avait ébranlé même les plus optimistes. Certes, Londres était un port ; il était condamné à succomber tôt ou tard, mais il ne se trouvait pas sur la côte sud, ni même sur la côte ouest. La pestilence s’était propagée de tous côtés, et s’apprêtait désormais à atteindre le cœur de l’Angleterre. »

Pendant le voyage, suivant un registre qui rappelle le Décaméron, chacun raconte son histoire et l’enjolive à souhait de détails fantastiques, laissant le mystère persister. L’essentiel de ce qui les a poussés à chercher fortune sur la route par un semblable moment de crise majeure reste occulté, mais sera révélé au fil des jours. Car cette compagnie une fois constituée et lancée sur les chemins, après les quelques jours qu’il lui faut pour que la place de chacun et chacune se trouve définie dans le groupe, voit arriver en son sein les premières morts violentes. Nous sommes à peu près à la moitié du livre. Y-a-t-il un assassin parmi eux ? À leurs trousses ? Ou les morts atroces qui se succèdent sont-elles le fruit d’horribles coïncidences ? Les hurlements nocturnes du loup qui les suit n’incitent pas à le penser. Se superpose alors à la structure du Décaméron une construction classique du thriller, les deux s’imbriquant habilement. Mais Karen Maitland prend le temps de la lenteur pour laisser s’épaissir le contexte de l’époque, les personnages auxquels on s’attache toujours plus, fût-ce pour les détester, les paysages noyés d’une pluie d’apocalypse, toute une société qui lentement, par bribes, en résistant, s’effondre. Si bien que le mystère de tous ces meurtres devient juste un arbitraire de plus au milieu du déchaînement de la peste, de la férocité, du chaos.

Les pardonneurs sillonnent la contrée, armés de tout le poids coercitif des autorités religieuses, pour vendre leurs indulgences et dresser des bûchers, ajoutant à la terreur. Pour se prémunir de l’épidémie, on marie des infirmes et on persécute les Juifs. Le roman livre un remarquable tableau de ce moment du Moyen-Âge où tout se défait et où rien encore ne naît. Serpentant entre les villages nappés de fumées sulfureuses où les cloches sonnent sans discontinuer, tombant sur les bêtes abandonnées qui parfois pourrissent dans les champs, parfois fournissent un repas bienvenu, mais dangereux, le convoi des menteurs poursuit sa route aléatoire, s’allégeant peu à peu. Étrange métaphore où on voit une vérité qui a la blancheur pure des os faucher des menteurs vêtus comme des Arlequins de toutes les passions violentes, et qui protègent la vivante complexité du genre humain. Le roman, entrelardé de contes et de légendes, se présente aussi comme une fable qui placerait sur le même gibet en forme de ring la vérité impitoyable et le mensonge miséricordieux.

« Croyez-vous que les mots ont le pouvoir de tuer ? Qui sait où ils vont une fois qu’ils ont été prononcés à voix haute ; ils s’envolent telles des graines portées par le vent. « Ne dites jamais de mal, disait ma nourrice, car de minuscules démons se cachent partout, attendant d’attraper vos paroles et de s’en servir pour empoisonner la pointe de leurs flèches. »

Le roman est aussi pertinent par les parallèles qu’on peut dresser entre cette époque et la nôtre, la recherche perpétuelle de coupables à punir, la haine qui se propage telle une épidémie à la faveur d’une catastrophe majeure devant laquelle tout le monde se trouve impuissant et dévasté. Aujourd’hui comme hier, il n’est pas facile de susciter l’entraide et la solidarité, la résistance, la résilience et un minimum de sang-froid face aux hyènes de l’apocalypse, qui prennent un pouvoir inespéré en préconisant des solutions stupides et sanglantes mais simples : brûler les Juifs, et on sait que les bûchers se sont multipliés lors de la grande peste dans toute l’Europe, harceler et punir les hérétiques, les magiciens, les conteurs, les sodomites, les femmes qui se piquent de soigner, toutes les personnes enfin qui échappent, d’une manière ou d’une autre, aux modes de vie validés par l’Église ou ses thuriféraires, et elles sont nombreuses. Ou bien, aujourd’hui, s’en prendre pareillement à la diversité humaine même, selon des critères de tri qui n’ont que peu changé, et avec un même désir ardent de rassembler une élite homogène appelée à être sauvée pourvu que tout le reste de l’humanité soit engloutie. Car dans ce roman les figures d’autorité, qu’elles soient circonstancielles comme le cruel pardonneur ou bien établies, tels les coroners, les baillis ou les moines, sont un certain nombre à utiliser le pouvoir comme une arme servant des intérêts personnels -autre réalité qui transcende les époques.

Lonnie

La Compagnie des menteurs, Karen Maitland, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, 2010, Sonatines.

Photo: La Compagnie des menteurs © Gina Cubeles 2026