Moritz Meister, célèbre auteur, qu’on appelle volontiers “Maître”, vient de finir son chef-d’œuvre, la Tétralogie, un travail de vingt ans. Au sommet de la gloire, il vit retiré dans sa maison idyllique des Préalpes allemandes, entouré d’une épouse béate, d’une doctorante au sourire féroce (épatante Juliette Bialek) qui décortique chaque personnage du meister (maître en allemand), d’un journaliste récepteur de sa parole et d’un éditeur (Frédéric Noaille complètement allumé) ivre de gloire qui se repaît sur le dos de la bête érigée en artiste nobélisable. Une journée dans la vie d’un poète en 1980, sous-titrait Thomas Bernhard qui n’a eu de cesse de dénoncer la bêtise et la compromission de la bourgeoisie autrichienne avec le nazisme.
Tout tourne autour du couple monstrueux, Moritz Meister poussé par son épouse dévorée d’ambition va peu à peu se vautrer dans une célébration de sa propre personne à coups d’enflure verbale qui sature l’espace. « On est bien chez nous », ne cesse de marteler la mère Ubu des Alpages, « c’est vraiment beau ici chez nous n’est-ce pas, fini la ville et tous ses embêtements, ici nous ne payons rien aucun loyer, la ville s’estime heureuse d’avoir un homme aussi célèbre que mon mari […] nous donnons aux pauvres aux gens simples, des mois avant Noël je couds moi-même de petites vestes. »
Les comédiens arrivent sur le plateau par les travées de la salle ; ils prennent à témoin le public dans une complicité nauséabonde, se pavanent en avant-scène face à ceux qu’ils considèrent comme leurs homologues, le petit monde du journalisme, de l’Université et de l’édition, l’élite face au petit peuple de la vallée, « les voisins ne sont que haine ».
Mais le pire est à venir, les Meister résident gratuitement dans la maison de Juifs qui n’ont pas voulu revenir en Allemagne après avoir « émigré » aux États-Unis ; ils ne sont pas racistes mais quand même, « là où il y a richesse il y a juif ». La scène de repas, entre déglutitions, silences gênés des invités et rhétorique du « je ne suis pas raciste mais… » est littéralement suffocante.
Thomas Bernhard a le phrasé explosif, musical, avec des boucles sérielles qui reviennent comme un refrain, un bunker de mots imprenable. On imagine la jouissance des comédiens face à ce langage subversif fait de ruptures, d’énergie vitale expulsée. Chacun dévore sa partition avec beaucoup de souffle et de corps ; on ressent la jubilation dans leurs tripes, au sens de Winnicott, un espace potentiel où tout est possible « un jeu entre ce que le monde offre à l’enfant et ce qui est emprunté au rêve, un acte spontané et non l’expression d’une soumission ».
Les époux diaboliques, liés l’un à l’autre dans une fusion toxique, ne cessent de s’adresser des mimiques de la main. Nora Krief (prodigieuse), glousse, sautille, s’empiffre littéralement de mots et se rétracte, telle une pieuvre. Moritz Meister (Nicolas Bouchaud, magnifique comme d’habitude dans une langue faite pour lui), champion toute catégorie de l’enfumage médiatique apparaît dans un rideau de brume en tenue d’apiculteur (il voue une passion aux abeilles). Il se contorsionne sur son siège, dans une scène d’entretien avec la thésarde, littéralement gonflé par l’érotisation du langage et l’excitation sexuelle. Le comédien ne passe pas en force, ses registres de jeu s’imbriquent avec dextérité ; la tristesse noire voute ses épaules lors du discours final pitoyable d’un maître qui ne peut ignorer son peu de valeur et surjoue l’auto satisfaction à coups de citations foireuses.
Le ridicule culmine avec une reprise chorégraphiée du tube débile des années 80 Da Da Da, du groupe Trio « ich liebe dich nicht du liebst mich nicht aha aha aha », (Je ne t’aime pas tu ne m’aimes pas).
On reconnaît le goût de Jean François Sivadier pour les grands espaces, modulables, glissants ; un rideau coulissant rythme les apparitions des protagonistes, avec un arrière-fond de bric-à-brac comme si les Meister n’habitaient pas vraiment la grande demeure et ne vivaient qu’en bord de scène dans une auto promotion burlesque et sordide. Au lointain, une ferme, une autre vie, la vraie vie, qui se trame à l’écart des spectateurs. Avec des matériaux simples, instables, le metteur en scène invente des mondes possibles.
On sort de là KO, ne sachant pas s’il faut rire ou pleurer devant le spectacle de cet entre-soi à vomir, pas si éloigné que ça de nos scènes médiatiques actuelles où la xénophobie ne prend plus de gants. Superbe, courageux, ce que le théâtre offre de meilleur !!!
Sylvie Boursier
Tout est calme dans les hauteurs, mise en scène de Jean François Sivadier au théâtre du Rond-Point à Paris jusqu’au 4 juillet.
Tournée :
24 et 25 septembre 2026 : Château Rouge/ Annemasse (74)
6, 7, 8 octobre 2026 : La Comédie de Bethune / Bethune (62)
14 et 15 octobre 2026 : TAP, scène nationale / Poitiers (86)
4 au 13 février 2027 : TNP / Villeurbanne
Photo: Tout est calme…© JeanLouisFernandez_2025