Faire du théâtre, écrire, pour résoudre des questions insolubles, c’est la démarche de Vincent Guédon, auteur du texte et comédien, parti enquêter sur les traces de son frère aîné disparu depuis 30 ans dont il vient d’apprendre la mort ; sur son chemin il croisera la route d’une infirmière psychiatrique, d’un gendarme et d’une responsable de logement social, derniers témoins de la vie du mort, tous confrontés au trou noir de l’aporie. La fiction vient combler le vide, dessinant le portrait en creux d’un homme sans référence, sans possession, sans qualité, sans passé ni futur, un être instantané.
Le prologue a tout d’un rébus : sur un châssis s’étalent des livres, des illustrés, quelques pierres, ce qui reste d’un voyageur sans bagages parti sans laisser d’adresse. Paume ouverte, le narrateur (Yann Boucaud) nous enveloppe de sa voix chaude dans une ultime adresse à son frère restée sans réponse.
On ne s’aventure pas impunément chez un mourant, les mots échangés sont potentiellement les derniers à l’exacte frontière entre vie et trépas. Les gradins en tri frontal du metteur en scène Pascal Kirsch, ceinture un îlot gris et nu tel un autel vidé de ses offrandes, avec quatre piliers, le lieu sacré – car la fin y est proche – où Jean Marie de Balma se tient à l’écart du monde et où il s’éteindra sans rien demander à personne. À la lisière, des espaces – hôpital psychiatrique, loge, commissariat — sont autant de coulisses, qui préparent l’entrée en scène des travailleurs sociaux ayant tenté de comprendre et d’aider comme ils pouvaient. Les périodes se télescopent, des morceaux de passé refont surface dans la violence aveuglante d’un compte à rebours avec pour seul décompte la dégradation physique et mentale de Jean Marie de Balma.
L’épure scénique – une table, un meuble, le bleu du ciel dans l’encadrement d’une porte, suffisent à suggérer l‘extérieur – fait écho au jeu intimiste des comédiens, qui donne au spectacle l’allure d’un chemin mémoriel. Yann Boudaud, tout en intériorité, montre la vacuité de nos mots et gesticulations face à des moments qui ne peuvent être abordés sans trembler quand Jonathan Genet compose un Jean Marie de Balma revenu de tout à la voix blanche. Seule Catherine Vinatier tranche par sa truculence et sa vitalité dans ses vaines tentatives d d‘entrer en contact avec celui qui ne vise rien tant qu’à disparaître.
La musique d’Alvise Sinivia, sur les cordes pincées d’un piano retourné, et le son métallique d’un enregistreur à bandes, disent les silences là où la langue échoue, l’invisible à l l‘œil nu.
La disparition volontaire est le choix d’une personne partie sans se retourner, certaines réapparaissent après quelque temps, mais d’autres s’effacent définitivement. Comment peut-elle ronger à ce point l’univers mental des survivants ? Chaque soir par la magie d’une représentation, Jean Marie de Balma nous salue dans un geste de communion avec ceux que l’on cache dans les familles parce qu’ils nous font honte, les sans voix qui ne laissent pas de trace.
Un spectacle rare et précieux qui bascule toute parole vers le vide et nous donne le vertige.
Sylvie Boursier
Photo @Géraldine Aresteanu
La mort de Jean-Marie de Balma, texte de Vincent Guédon (éditions esse que), est mis en scène par Pascal Kirsch au théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 18 octobre 2026
Tournée :
Du 03 au 05 novembre 2026 à la comédie de Béthune.
Du 05 au 09 janvier 2027 à la comédie de Valence