Moi, Tituba, sorcière noire de Salem
de Maryse Condé

L’histoire des sorcières de Salem a été popularisée par la pièce dethéâtre qu’en a tiré Arthur Miller en 1953. Dans un village du Massachusetts qui porte le nom de la ville la plus proche, Salem, une petite communauté puritaine vit très repliée et en butte aux attaques des Indiens. Des cas de délire vont apparaître en 1691 dans la famille du pasteur Parris, seule autorité du village. Ce sont deux fillettes qui sont prises de ce qui va être identifié très vite comme des cas de possession. Tout le monde connaît l’histoire : la paranoïa va s’emparer non seulement du village, où les cas de possession se multiplient, mais de toute la région. La jeune esclave du révérend Parris, Tituba, avoue avoir commerce avec le Diable. Elle est longuement interrogée tandis que le délire se répand comme une traînée de poudre et que les interrogatoires se multiplient. 22 personnes seront exécutées, dont 6 hommes, et 5 autres mourront en prison, dont un homme et un nourrisson, avant que le clergé de Boston ne s’émeuve de ce massacre et que le gouverneur royal mette fin au procédures en 1692. L’histoire est extrêmement bien documentée par les minutes des interrogatoires et des procès, scrupuleusement conservées, et est devenue un cas d’école des procès en sorcellerie.

Dans ce roman, Maryse Condé s’intéresse à l’esclave Tituba, qui survécut à toute cette folie, mais semble comme effacée de l’histoire, où elle a pourtant joué un rôle central. Elle prend de nombreuses liberté avec les faits pour retracer toute l’existence de Tituba, qu’elle fait naître du viol par un marin d’une esclave, Abena, dans un navire négrier, pendant sa déportation à la Barbade. C’est donc une enfant métisse qui voit le jour, et que sa mère ne pourra jamais aimer. En revanche Yao, l’esclave qui partagera la vie de sa mère, lui, sera un père aimant.

Dans la réalité, Tituba était une esclave Arawak, venue d’Amérique du sud et vendue enfant à la Barbade. Parris en fit l’acquisition alors qu’elle avait entre 12 et 17 ans. Il l’emmena ensuite à Boston avec John, un autre esclave indien qu’elle épousa peu de temps après. On voit que Tituba était bien esclave, mais une esclave indienne, déportée non d’Afrique mais d’Amérique du sud.

De cette jeune esclave effacée de l’histoire, Maryse Condé prend le parti de faire une sorcière noire. Pour échapper au viol par le maître, la mère de Tituba le tue. Elle est pendue, Yao se suicide, et la petite fille est confiée à Man Yaya, une vieille femme qui lui apprend à communiquer avec les morts, faire des incantations et des sacrifices et utiliser les plantes. Les fantômes des deux femmes l’accompagneront toute sa vie, Abena l’aimant comme jamais elle n’a pu l’aimer de son vivant, et Man Yaya restant par delà la mort sa maîtresse ès magie. Aux deux femmes se joint parfois Yao. Ttuba connaît d’abord la liberté : après la mort de ses parents, survenue alors qu’elle n’a que 7 ans, elle est chassée de la plantation par le propriétaire. Recueillie par Man Yaya, elle n’appartient plus à personne. « Ce n’était pas une Ashanti comme ma mère et Yao, mais une Nago de la côte, dont on avait créolisé en Man Yaya le nom de Yetunde. On la craignait. Mais on venait la voir de loin à cause de son pouvoir. » Avec elle l’enfant apprend, et elle la remplace comme guérisseuse auprès des esclaves après sa mort. « Man Yaya m’apprit les prières, les litanies, les gestes propitiatoires. Elle m’apprit à me changer en oiseau sur la branche, en insecte dans l’herbe sèche, en grenouille coassant dans la boue de la rivière Ormonde quand je voulais me délasser de la forme que j’avais reçue à la naissance. Elle m’apprit surtout les sacrifices. Le sang, le lait, liquides essentiels. Hélas ! peu de jours après l’anniversaire de mes quatorze ans, son corps subit la loi de l’espèce. Je ne pleurai pas en la mettant en terre. Je savais que je n’étais pas seule et que trois ombres se relayaient autour de moi pour veiller. »

Il faut préciser que Tituba, comme Man Yaya, est une sorcière qui utilise ses pouvoirs pour guérir, aider, soutenir. Faire le bien est une injonction qui lui a été léguée avec tout le savoir de Man Yaya. Les esclaves la vénèrent mais ils ont peur d’elle. Elle n’a pourtant pas d’autre pouvoir que celui de guérir et consoler.

C’est l’amour enragé qu’elle éprouve pour John Indien, esclave né d’un Arawak et d’une Nago, qui va l’arracher à sa liberté pour la plier sous le joug de l’esclavage -et de la Bible. Sa renommée de sorcière née d’une meurtrière pendue la rattrape, et elle est soupçonnée de diablerie par sa maîtresse. Pour la première fois, elle utilise ses pouvoirs de façon mauvaise et envoie à celle-ci une maladie humiliante et répugnante. En rétorsion, leur maîtresse les vend tous deux, John Indien et elle, à Samuel Parris, qui s’apprête à lever l’ancre pour Boston.

La suite s’articule à l’histoire. Tituba « enjambe la mer », quittant
pour un temps ses morts, et s’enfonce avec John Indien dans l’inconnu. Dès le début Parris sait qu’elle est sorcière et la traite avec férocité.

Tituba, à partir des procès, parle comme si elle chevauchait le temps. Elle est furieuse que l’histoire l’efface ainsi. Elle connaîtra encore l’amour, un nouvel arrachement, avant de retourner à la Barbade où elle mourra exécutée après de multiples aventures. « Assis à califourchon sur le bois de ma potence, Man Yaya, Abena ma mère et Yao m’attendaient pour me prendre par la main.
Je fus la dernière à être conduite à la potence. Autour de moi, d’étranges arbres se hérissaient d’étranges fruits. »

Mais l’histoire ne saurait s’arrêter avec la vie de Tituba, qui continue à soigner, panser, guérir… Et transmettre. Et susciter la révolte dans le cœur des esclaves. « Je n’appartiens pas à la civilisation du livre et de la haine », dit-elle après sa mort. « C’est dans leur cœur que les miens garderont mon souvenir, sans nul besoin de graphies. » La chanson de Tituba est chantée à la Barbade. Fredonnée par un enfant, par une femme qui passe… « Je l’entend d’un bout à l’autre de l’île, de North Point à Silver Sands, de Bridgetown à Bottom Bay. Elle court la crète des mornes. Elle se balance au bout de la fleur de balisier. »

Lonnie

Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, Maryse Condé, Histoire
romanesque, Mercure de France.

Photo © Adèle O’Longh