Nous aurons aussi
de beaux jours
de Zehra Doğan

Le livre de Zehra Doğan, jeune artiste kurde de Turquie emprisonnée pour un dessin, Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison, fait penser aux grimoires détonnants d’Harry Potter, qu’il faut attacher avec une forte ceinture pour éviter que les sortilèges ne s’en échappent. En lui se débattent et s’entrechoquent, s’affrontent et se mélangent la splendeur des couleurs absentes, la barrière impuissante des barreaux et des barbelés, l’horreur, l’amour de la vie, une insatiable et enfantine curiosité, le lierre tenace et bienfaisant de l’esprit qui prospère et se déploie, reliant les femmes les unes aux autres et les reliant à l’extérieur, où la vie, à bien des égards, est tout aussi terrible, sinon plus.

Ces chroniques incroyablement vivantes de la vie des femmes en prison se présentent sous la forme d’une correspondance borgne avec la journaliste turque Naz Öke, puisque nous n’en avons que les lettres de Zehra. Un puissant courant d’amour sororal anime ces lettres, reflet de la solidarité inconditionnelle qui unit les prisonnières dans une même résistance opiniâtre à tout ce qui est mis en œuvre pour les briser, les faire taire, les dépouiller de leur identité. Les Kurdes ont la résistance au cœur et elles ne sont pas seules, jamais. Elles lisent ensemble et débattent, dessinent, font de la gymnastique, conversent sans fin, se racontent, élaborent des stratégies, rient, pleurent et rient encore.

Au début du livre il est question d’une université qui vient d’ouvrir au Rojava, aujourd’hui terriblement menacé par cet horrible Grand Jeu qui depuis Kipling n’en finit pas de dépecer la terre et les peuples pour des partages toujours plus sanglants entre grandes puissances assoiffées de ressources. Il y a aussi une école supérieure de jinéologie, science des femmes (« Elle interroge notamment les constructions sociales de la féminité et de la masculinité et les conceptions sexistes et traditionnelles qui y sont rattachées : son but ultime est de trouver une voie de libération pour les hommes et les femmes », ndt). Zehra, du fond de sa prison au Kurdistan turc, si proche de la frontière syrienne, s’en réjouit : « De telles nouvelles me rendent heureuse ». La promenade est couverte de barbelés, le bleu du ciel semble gribouillé par leurs entrelacs épineux. Zehra dessine les oiseaux qu’elles sont, elle et ses compagnes, derrière barreaux et barbelés, tandis qu’un bel oiseau rouge à corps de femme, à tête et pattes de flamand, l’Oiseau d’amour, du nom d’une chanson qui passe, déploie ses ailes et semble se laisser descendre, ou danser, sur une toile fine.

Sevda Kusu (détail) © Zehra Doğan

L’échange épistolaire commence en juillet 2017, alors que Zehra est déjà emprisonnée depuis un mois, et s’achève au moment de sa libération anticipée, fin février 2019. Au début Zehra est internée à la prison de Diyarbakir, puis elle est transférée à celle de Tarsus, dans la région de Çukurova, qui semble encore plus dure. Elle raconte avec volubilité ses états d’âme, ses débats avec les autres, ses interrogations, sa pratique incessante, obsessionnelle du dessin. 

On a l’impression d’un écureuil qui rassemble fiévreusement les moindres brimborions, fait des miracles pour se procurer ce dont elle a besoin, des supports, papiers ou tissus, des pigments, de l’intervention du hasard, de la pluie, des autres femmes, d’un pinceau fait de plumes d’oiseau ou des cheveux de ses compagnes, d’un crayon, d’un stylo. Dans cette activité passionnée, elle utilise tous les matériaux, la fiente, le sang menstruel, les déchets organiques ou alimentaires dont elle tire des couleurs parfois étonnantes, le plus souvent dans la gamme des ocres, du brun chaud du sang au jaune pimpant du curcuma. Ses crampes atroces ne l’arrêtent pas, non plus que l’inconfort et l’exiguïté de ses ateliers de fortune, sous un lit, dans un couloir. De ses mains toujours occupées jaillissent à profusion les formes de son indignation quand il s’agit de ses frères et sœurs torturés, massacrés, de son amour quand elle représente sans fard ses compagnes, de Dersim, la plus jeune, âgée de deux ans, à mère Sisê, qui en a quatre-vingts.

© Zehra Dogan – Mère Sisê et petite Dersim

Dans la prison papillonnent les destins brisés de ces femmes qui en dépit de tout ne le sont pas. Certaines sont en prison depuis plus de vingt ans, nombre d’entre elles ont été torturées, toutes ont perdu des parents, des enfants, des proches. Telle paysanne a été enfermée parce qu’elle avait donné de la nourriture à des prisonniers, elle sait qu’elle ne reverra jamais sa terre et en souffre. Ces femmes, Zehra les encourage à dessiner. Il y a des passages terribles : – « Tes peintures ont l’odeur des cadavres décomposés », m’a dit Nuda, en reniflant ses mains enduites de mes mixtures. Je lui ai demandé : « Comment le sais-tu ? » « J’ai passé beaucoup de temps avec des cadavres en décomposition », m’a-t-elle répondu ; « je me suis retrouvée en guerre. J’ai combattu. Avec les attaques de Daesh, tu t’habitues à vivre chaque seconde avec des cadavres autour de toi » – ou quand les femmes discutent autour du thème « Militarisme et sexualité » : « C’est ainsi depuis Sargon, connu comme le roi assyrien le plus militariste et le plus impitoyable de l’Histoire. Au nom du pouvoir économique, il a tout fait, utilisant la violence la plus lourde. À chaque endroit qu’il a envahi, il en a usé et particulièrement de la violence sexuelle. Ses soldats ont commis des viols sur toutes les femmes. Cet acte était pour les soldats très important, car le roi Sargon avait érigé en principe l’invasion à partir du corps des femmes, l’inscrivant ainsi dans la mémoire collective ».

Dans cette assemblée bruissante de femmes enfermées où les noms et les visages se précisent puis s’estompent, les histoires personnelles forment la trame d’une Histoire commune tragique, celle du peuple kurde et celle des femmes kurdes, dans le tourbillon des massacres, de la répression sans fin, mais aussi d’une résistance acharnée, avec la vitalité gazonnante d’une végétation qui s’entête à verdir et fleurir sa terre. Il y a, parmi ces femmes, des révolutionnaires, des combattantes, des journalistes, une députée qui passe, des paysannes. Il y a Astêra, qui a ramené du Rojava une jambe déchiquetée et qu’il faudra bien amputer, car elle ne cesse de se réinfecter, et qui rit tout le temps de tout, de son amputation, de son père torturé, avec un tel emportement qu’elle fait rire les autres à ses récits horrifiques.

Les souvenirs de Zehra se mélangent au quotidien de la prison, sa propre histoire s’entrelace avec celle des autres, et les femmes absentes se mêlent aux présentes. Comme cette petite fille yézidie qui raconte avec force ce qu’elle a subi de Daesh. « « Les yeux de la fillette m’ont horrifiée. Un abîme sans fond. Comme si quelqu’un avait pris la terre dans ses paumes, l’avait pétrie, séparée en deux boules enfoncées dans ses orbites, comme deux prunelles. Elle souriait mais ses yeux donnaient la chair de poule ». Comme ce tout petit garçon rescapé par miracle qui a survécu, dit-il, en tétant une maman morte. Comme ces trois femmes yézidies et leurs petites filles juste arrachées à l’enfer : « Nous sommes monté-e-s dans la voiture et j’ai pris les petites sur mes genoux. Elles me serraient tellement fort. Elles n’arrêtaient pas de rigoler. Toutes les deux minutes, elles m’embrassaient les joues. Elles enlevaient mes barrettes et elles les mettaient dans leurs cheveux, elles déposaient des baisers sur ma joue encore et encore. Tout au long de la route elles ont ri aux éclats, chanté, joué.

Ces petites filles sortaient de plus d’une année d’esclavage, mais elles n’avaient pas perdu leur humanité, leur amour. Il n’y avait pas une once de haine dans leurs yeux. Certes, elles haïssaient Daesh, mais pas toute l’humanité. Elles ne fuyaient pas les gens, ni moi. Au contraire, elles enlaçaient tout le monde et embrassaient jusqu’à plus soif. Ces enfants apprenaient à tout le monde la dignité. Seule, la plus grande disait « je vais grandir et je vais les tuer ». Elle était parfaitement consciente de ce qu’on leur avait fait subir. Elle les haïssait mais elle aimait aussi la vie. »

On voit passer Leyla Güven, députée, qui raconte comment en 2009 eurent lieu les premières plaidoiries en Kurde, langue que les magistrats turcs ne comprenaient pas. Comment les accusés tournaient le dos au tribunal et criaient des slogans. Aujourd’hui, après de lourdes condamnations, les accusés peuvent s’exprimer dans leur langue et avoir un traducteur.

Et Zehra décrit son quotidien : « Chaque jour de geôle est un apprentissage. Sans cesse, je m’étonne de cette splendeur. Dans ce lieu où l’enfermement est vécu si intensément, où nous sommes obligées de subir un très grand isolement, tout se déroule avec beaucoup d’intensité et de rapidité. Devant la monotonie hideuse, nous nous entêtons à passer chaque jour différemment. »

« Bien que nous ayons grandi en ressentant continuellement sur la nuque le souffle de la mort, nous avons essayé d’être heureuses, heureux, d’être libres, obstinément. Et maintenant ici, dans cette fosse en béton ornée de barbelés, nous faisons exploser nos propres couleurs sur les murs ».

« On pourrait ainsi énumérer les passages à l’infini et les répéter encore, fragments d’une parole vivante et fluide, brillant de tous les attributs de la vie, de son entêtement au bonheur, au savoir, à la création, de sa résistance à l’horreur, au désespoir, à la terreur. Comme Hannah Arendt qu’elle cite à peu près autant que Nâzim Hikmet, ses conversations sont si denses de significations, si chargées d’implications, que les pensées causales s’y déplient comme des origamis, en un déploiement fragile et gracieux. On les lit, on les relit, on les lit encore en frissonnant, en ayant les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres, et soudain le cœur trop gros ou la poitrine trop étroite. Et ce n’est pas tant la voix particulière de cette jeune femme dont on s’éprend comme d’un vent bienfaisant, mais du fait que cette voix ne peut exister sans les autres, sans les roucoulements des tourterelles et les miaulements des chats derrière les barbelés, et qu’elle charrie toutes les odeurs, les couleurs, tous les paradoxes vertigineux des humains, de ces voisins avec qui on faisait la fête et qui s’enrôlant chez Daesh, se mettent à commettre des atrocités sans nom sans pourtant vraiment changer, de ce qu’Arendt appelle la banalité du mal, mais aussi l’inébranlable beauté du courage et de la résistance, qui est comme cet oiseau rouge de l’amour fait de plumes, de courbes douces et de pattes fines, et n’a pas d’armes, et ne meurt pas.

Lonnie. 

Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison, Editions Des Femmes 2019

Photos © Jef Rabillon