Je suis un oiseau de nuit
à L’Épée de bois
Cartoucherie

Attention Bessette ! Ce soldat inconnu de la littérature, adulée par un club d’aficionados et décédée dans le dénuement le plus total en 2000, déclara « je serai connue 30 ou 50 ans après ma mort », on y est presque… Elle, à propos de laquelle une icône nationale écrivit en 1964 : « la littérature vivante, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France » signé MD, elle savait de quoi elle parlait, la Duras.

Avant même son œuvre, treize romans publiés chez Gallimard, rien que ça, c’est sa personnalité qui décoiffe, elle est tout sauf lisse la dame qui fut femme de pasteur en Nouvelle-Calédonie, institutrice dans le Nord, préceptrice en Suisse, gouvernante en Angleterre, femme de ménage et… écrivaine, totalement, absolument, puissamment. C’est son ADN, la seule chose qui lui appartienne et à laquelle elle se donne, elle qui semble rejeter toutes les appartenances et les compromissions, à croire qu’elle puise sa force du retrait et de l’asociabilité. Persuadée d’être géniale, « forcément géniale » dirait notre icône bien aimée, elle entre en conflit avec Gallimard et tous ceux qui la soutiennent, les accusant de ne pas suffisamment s’occuper d’elle, « ce ne sont pas des droits d’auteur que je demande, écrit-elle, mais une situation. Vous avez tort de mépriser l’intelligence ».

Hélène Bessette attend de la littérature quelque chose d’essentiel pour elle et pour le monde ; comme Rodin sculpte le marbre elle tord, déconstruit, remodèle la langue pour aboutir à la poésie en prose, supprimant le lien entre les phrases, utilisant les vers blancs sur les méandres d’une pensée syncopée qui multiplie les anacoluthes. Dans Ida ou le délire, le même motif est repris avec des variantes selon une construction circulaire en rondeaux avec des personnages nouveaux autour du récit d’un fait divers, un banal accident de la circulation qui a coûté la vie à Ida, simple servante chez les notables Besson. Les fils se multiplient, les voix des témoins se chevauchent, on ne sait plus qui est qui, « je suis Ida ou je suis Mme Besson » dit la narratrice. Comme Genêt dans les Bonnes, Ida fait parler Mme Besson sur sa servante, revanche suprême d’une femme muette de son vivant qui s’exprime par la voix des tiers, pratique l’anamorphose, diffracte son image à tous vents comme autant de calques, de voiles, palimpsestes d’une histoire dont nous n’aurons jamais vraiment les clefs.

La mise en scène de Laurent Michelin fait parler cette femme à la bouche cousue, aux paupières closes à travers ce qu’elle imagine des commentaires la concernant. Christine Koetzel joue de sa voix perchée, de ses gestes saccadés pour incarner le sentiment d’appropriation de Mme Besson vis-à-vis d’une chose, « sa chose », « automate, poupée à clef mécanique, c’est qu’elle n’est pas comme nous, dit-elle, nos mots ne sont pas les siens. La conversation est impossible ». On ne peut pas ne pas penser à l’auteur qui fut femme de ménage et écrivait à son éditeur, « je dois à la fin du mois ou mourir de faim ou être encore une fois domestique, ce qui revient au même pour moi. »

Laurent Michelin confie le rôle d’Ida à une comédienne dotée d’un masque neutre, copie conforme de Mme Besson, dont elle mime les expressions, les gestes. Progressivement Ida prend le pouvoir, phagocyte sa patronne qui en vient à interpréter son silence et son demi-sourire comme du mépris. Ida ne jugerait pas les autres dignes de recevoir sa parole. Marion Vedenne est cette femme muette sans qualité, un pantin désarticulé, une marionnette de chiffon qui sidère tout le monde par son silence. Elle prononcera une seule phrase « je suis un oiseau de nuit » en réponse aux remarques de sa patronne. Le duo fonctionne à merveille dans une attraction répulsion rythmée par la pantomime et une chorégraphie d’orfèvre. L’entrée des deux femmes est saisissante, une hydre à deux têtes avec des membres humains porte sur son dos un automate à la voix aigrelette et condescendante. Ida la porteuse regarde le bout de ses chaussures et transporte Mme Besson comme une bête de somme son fardeau, terrible symbole de la relation de domesticité.

Laurent Michelin et sa compagnie explorent des textes contemporains rares ; leur recherche autour de la marionnette et du théâtre d’objets magnifie ces écritures, les recrée avec beaucoup de liberté. Un étrange rituel semble se dérouler qui voit les morts ressusciter et posséder les vivants. Curieux couple mimétique pour une danse macabre qui n’est pas sans rappeler La classe morte du grand Tadeuz Kantor avec ces vieillards qui portaient sur leur dos leur pauvre carcasse disloquée, effigie de l’enfant qu’ils avaient été. Hélène Bessette aurait apprécié, « personne n’a vu, disait-elle, que ma manière d’écrire venait des psaumes ». Venez les rencontrer au théâtre de l’épée de bois en avril, vous n’en sortirez pas indemne et découvrez Hélène Bessette, enfin !

Sylvie Boursier

Photo © Laurent Michelin

Je suis un oiseau de nuit d’après Ida ou le délire, mise en scène de Laurent Michelin.

Du 20 au 30 avril au Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie Paris 12, du jeudi au samedi à 21 heures.

Vu en avant-première au LEM à Nancy le 4 février 2023.

Ida ou le délire de Hélène Bessette édité chez Le Nouvel Attila.
Vingt minutes de silence et autres textes d’Hélène Bessette, édité chez Le Nouvel Attila.